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  N° 30 - Sep 2010
 
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Dossier

La contrainte « subjective »
Circulation transfrontière des personnes
Par Ammar Belhimer

Ce traitement différencié de la circulation des personnes et des biens est donc contraire à la logique des marchés : «une grande attention est accordée aux échanges internationaux de biens, mais les recherches montrent que les gains d’une libéralisation transfrontalière du travail serait beaucoup plus grande». C’est la conclusion majeure d’une étude récente de Peterson Institute for International Economics (*). Au jour d’aujourd’hui, 180 millions de personnes, soit environ 3 pour cent de la population mondiale, vivent hors de leur pays de naissance. C’est une proportion encore bien plus faible que celle enregistrée il y a cent ans. La migration légale soulève de nos jours d’importantes questions économiques et éthiques, en particulier les droits des personnes, les migrations clandestines et la traite humaine, ou encore les demandeurs d’asile et les réfugiés. De nos jours, le flux migratoire continue à se produire dans le sens Sud-Nord, des pays pauvres vers les pays riches – la part du lion (37 pour cent de ce flux) revient au seul Mexique, avec plus de 10 millions d’émigrants, est le plus important «expéditeur» pays, et les États-Unis, avec près de 35 millions d’émigrés vers les Etats-Unis. En dépit du retour en force du chômage, les salaires continuent d’alimenter le mirage : Mises en perspectives, les choses sont simples : en 1870 les salaires aux États-Unis étaient 2,5 fois plus élevés qu’en Irlande, alors terre ou réservoir de forte émigration, alors qu’aujourd’hui, le salaire moyen des États-Unis est sept fois plus fort que celui du Mexique. Pendant que les écarts de revenus continuent de se creuser entre pays riches et pays pauvres, le coût du transport enregistre une forte tendance à la baisse. Par ailleurs, certaines régions nanties, à revenus élevés, comme l’Europe occidentale ou l’Asie du Nord, affrontent un grave défi démographique représenté par un vieillissement de la population. Ce facteur participe grandement à l’accroissement des migrations des travailleurs qualifiés ces dernières années. A un niveau macroéconomique, les migrations procurent des avantages et des coûts, mais leur gestion est de plus en plus la source de controverses politiques alimentées par le racisme, la xénophobie, etc. qui sont loin d’être réduites aux seuls pays développés. Les résultats des sondages récents indiquent que l’opinion publique de la plupart des pays, développés et en développement, est favorable à des restrictions croissantes sur l’immigration. Est-ce le caractère sensible de la question qui fait que, pour être fortement réglementée, c’est généralement au niveau national qu’elle l’est ? Il n’y a pas de règles mondiales de portée générale ou d’institutions internationales qui régulent ou organisent la circulation des personnes. La plupart des politiques sont adoptées unilatéralement ou bilatéralement, en particulier entre les jeunes Etats indépendants et leurs anciennes puissances coloniales. Même au niveau national et infranational, le rôle des politiques publiques est controversé, comme en témoignent les positions qui se dessinent dans la réforme en cours de l’immigration aux États-Unis. Mais les véritables enjeux migratoires dépassent les seules questions mises en évidence par les débats actuels, comme c’est le cas aux Etats-Unis. L’immigration des travailleurs qualifiés venus de pays d’envoi est souvent éludée, alors que cette «fuite des cerveaux» est surtout préoccupante pour les pays en développement. Le Royaume-Uni est le premier exportateur de migrants qualifiés (1,4 millions), mais les Philippines, l’Inde et le Mexique ne sont pas loin derrière avec, respectivement, 1,1 million, 1,0 million et 0,9 millions. A Haïti, 84 pour cent des citoyens ayant effectué des études secondaires ont quitté le pays. Dans des cas extrêmes, des pays comme le Ghana, le Mozambique, le Kenya, le Laos, l’Ouganda ont perdu plus du tiers de leurs diplômés universitaires, candidats à l’émigration de façon temporaire ou permanente.Habituellement, les analystes néoclassiques des flux migratoires soutiennent qu’ils interfèrent sur le marché du travail aussi bien dans le pays d’origine (où les salaires augmentent proportionnellement à l’accroissement des niveaux d’émigration et au rétrécissement du marché du travail) que dans le pays d’accueil (la nouvelle concurrence offre aux employeurs la possibilité de payer des salaires inférieurs). Cette approche néoclassique simple exprime certainement des vérités fondamentales sur la nature des mouvements transfrontaliers de populations, mais elle n’épuise pas toute la question. En effet, si certains métiers ou sont complémentaires, les uns avec les autres, les apports migratoires dans une profession suscitent une augmentation des revenus perçus pour une autre. A titre d’illustration, si un afflux d’infirmières entraîne une baisse des coûts de la santé, il accroît par la même occasion la demande globale des services de santé qui profite aux médecins et aux administrateurs. En dehors de leur impact sur les salaires et les revenus, les flux migratoires humains n’ont pas de conséquences majeures sur les finances publiques, à la fois à l’envoi comme à la réception. Au niveau le plus simple, les migrants qui utilisent les services publics, aggravant ainsi les dépenses publiques, paient cependant des impôts qui alimentent les caisses de l’Etat. Il en est de même pour le pays d’origine où les transferts financiers des émigrés sont précieux. L’étude du Peterson Institute for International Economics relève que la situation se complique néanmoins lorsque nous sommes en présence de migrants convoitant les professions du secteur public, comme l’enseignement. Dans ce cas, le pays d’accueil enregistre une pression à la baisse dans les niveaux de salaires des pays d’accueil, ce qui confère au pays d’origine une «externalité sociale positive ». Une telle pression sur les salaires des enseignants du public permet à l’État récepteur de main d’œuvre de fournir des services d’éducation et d’enseignement à un coût moindre. « L’externalité négative inverse » vaut pour le pays d’origine ou d’envoi. Aux Philippines, par exemple, l’émigration d’un grand nombre de professionnels de la santé a eu un impact négatif sur la santé publique. Le même constat vaut pour les pays d’Afrique sub-saharienne, où le nombre de médecins qui ont émigré dépasse celui des praticiens locaux. Les migrants incarnent par ailleurs du capital humain qui résulte souvent d’un investissement sur fonds public ; la migration pourrait alors être interprétée comme un transfert indu de valeur ou de capital du pays d’origine vers le pays d’accueil ou récepteur. Ce dernier reçoit un investissement (un travailleur ayant nécessité tant d’années de financement public en matière d’éducation ou de formation) pour lequel il ne paie rien. L’importance de ces dépenses augmente évidemment avec le niveau d’éducation financée sur fonds publics au profit des migrants. On considère cependant que ce «transfert implicite » ou inverse est, au moins partiellement, compensé par des transferts de fonds, estimés à environ 167 milliards de dollars en 2005. Dans le cas des Philippines, par exemple, ces envois de fonds représentent en moyenne actuellement plus d’un milliard de dollars par mois, ce qui équivaut au quart des exportations de marchandises. Les États-Unis sont la principale source de ces envois de fonds. Plus accessoirement, les émigrés qualifiés contribuent au développement à domestique par la promotion de liens et de réseaux de facilitation du transfert de technologie et des investissements. C’est le cas des émigrés indiens spécialistes des technologies de l’information et de leur apport au développement du secteur des TIC dans leur pays d’origine. « Il existe un certain nombre de politiques que les pays développés et en développement pourraient adopter pour rendre le processus de la migration transfrontalière à la fois plus efficace et plus équitable. Mais à l’heure actuelle, en dehors des négociations dans le cadre du cycle de Doha au sein de l’Organisation mondiale du commerce, il n’y a vraiment pas de mécanisme multilatéral pour aborder ces questions. Cela signifie que les gouvernements continueront à examiner la question d’une manière désordonnée alors que le nombre de migrants n’arrête pas d’augmenter », regrette l’étude ■

(*) Marcus Noland, Transborder Migration: Licit and Illicit, Peterson Institute for International Economics, Op-ed in the Institute for International Economic Studies Newsletter Kudan Square n° 28, September 2009.




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