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N° 110 - Dec 2017

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Dossier

« Quand la psychologie se met au service de la cybersécurité »

Dr. Djalila Rahali, cyber-psychologue

El-Djazair.com



El-Djazair.com : La psychologie d’il y a 50 ans est-elle la même dans ses fondements théoriques que la psychologie à l’ère du numérique et d’internet en particulier ?

Dr. Djalila Rahali : Tout d’abord, je remercie M. Ammar Khelifa pour l’intérêt qu’il a porté à un sujet très nouveau qu’il a voulu mettre en exergue suite aux conjonctures cybersécuritaires par lesquelles passent tous les pays du monde, le nôtre n’en est malheureusement pas épargné. En criminologie, la psychologie comme d’autres disciplines a déjà prouvé son efficacité en analysant la personnalité des criminels. 
Et si on revient aux fondements de la psychologie en générale et donc ses théories fondatrices, je pourrai dire que la plupart des théories dites classiques sont toujours en cours d’utilisation notamment dans les pratiques sauf que, à mon sens, quelques-unes doivent impérativement être revues. Je citerai en exemple la théorie des stades de développement infantile chez Piaget. Ma réflexion repose sur le fait qu’actuellement la majorité de nos enfants utilise les moyens technologiques et à un âge très précoce. L’impact de la technologie sur le développement de la personnalité, devant être pris très au sérieux, les MPTIC peuvent influencer le développement cognitif des enfants dès leur plus jeune âge et au fur et à mesure de leur progression vers la maturité.
Pour ce qui est des psychologues eux-mêmes, l’utilisation d’internet et donc du cyberespace est passée par plusieurs phases. D’abord internet a été utilisé par les psychologues comme plateforme publicitaire. Durant les années 1990, elle servait à orienter les internautes vers les cabinets des experts. Quelques psychologues américains qui se comptaient sur les doigts l’ont utilisé en ce temps là pour conseiller les étudiants dans un cercle fermé puis ils l’ont ouvert à d’autres quand peu de gens pouvaient se permettre de se connecter. Une dizaine d’années plus tard, des cabinets virtuels ont vu le jour. Actuellement, ce sont des cliniques qui proposent des conseils en ligne et même des psychothérapies en ligne, par écrit ou via webcam. Quelques-unes ont même développé leurs propres applications téléchargeables. Donc, la pluaprt des fondements théoriques sont restés mais c’est l’environnement de leur application qui a changé et donc il faut revoir ce qu’il y a à revoir sachant que les théories ont été créées pour être changées.

El-Djazair.com : En Algérie, vous êtes pionnière dans ce domaine, avec vos recherches académiques et vos études sur le terrain, parlez-nous un peu de votre cheminement académique vers cette spécialisation ? 

Dr. Djalila Rahali :  Ma première spécialité reste la psychologie clinique bien qu’avoir obtenu un magistère en psychologie générale qui impliquait les trois spécialités existantes, la psychologie de l’éducation , la psychologie du travail et la psychologie clinique. Entre 1999 et 2000, j’ai ouvert les portes du counseling par internet par ma recherche de magistère. Pour mener cette étude, j’ai dû faire la conception d’un site web que j’ai conçu moi-même grâce au fameux logiciel en ce temps là, le Front Page. J’ai ouvert ce site web au début de l’année 2000. Il s’intitulait Nafsiyat.  En ce temps-là, il n’y avait aucune plateforme algérienne vouée à la psychologie et une seulement dans le monde arabe qui s’intitulait El Hisn. De plus, l’hébergement de sites était couteux et se faisait plus à l’étranger, ce qui m’a poussé à héberger ailleurs au risque d’avoir perdu mon site web après annulation de l’hébergeur de sa plateforme d’hébergement en 2007. En 2008, à travers mon thème de doctorat j’ai été la première psychologue en Algérie à réaliser une psychothérapie à travers internet. Depuis, je ne cesse d’encourager d’autres psychologues algériens à adopter cette discipline. En outre, à travers mes cours magistraux à l’université d’Oran, suite à mes vacations diverses, je ne manque aucune occasion pour encourager mes étudiants à maitriser l’outil informatique et le monde cybernétique en vue de son utilisation à grande échelle pour le bien de l’être humain, de la famille et de la société algérienne en générale. 

El-Djazair.com : Vous nous avez parlé d’une nouvelle discipline qui a vu le jour il y a quelques années à l’étranger, notamment au Canada, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Irlande. En quoi consiste cette discipline ?

Dr. Djalila Rahali : Effectivement, une nouvelle discipline a vu le jour avec l’utilisation massive d’internet par toutes les disciplines et par tout le monde à travers le monde.  Il s’agit de la cyber-psychologie qui est une spécialité à part entière et que plusieurs universités dans le monde ont adoptée et qui possède actuellement plusieurs branches.  Cette discipline est une discipline qui étudie, en général, l’impact de la technologie sur le comportement humain. Ainsi, le comportement humain dans l’environnement virtuel se voit analysé pour comprendre les éléments qui le régulent ou l’amplifient.  Pour mieux illustrer la situation, je vous donne l’exemple de l’impression que donne l’écran à la majorité des personnes. Je parle là de l’impression d’être tout à fait inconnu, caché et d’être loin de la personne avec qui on interagit sur le cyberespace (l’impression de la distance) d’un élément donné sur la toile (personne, entreprise..). Ces trois dimensions vont désinhiber la personne qui aura l’impression d’être à l’abri de toute menace et qui va faire sur internet ce qu’elle ne pourra jamais faire en réalité, et là je vous laisse deviner la dangerosité de ce comportement surtout s’il s’agit de personnes avec des troubles psychologiques ou psychopathologiques. Les cyber-psychologues parlent là du « facteur de la désinhibition » qui est à étudier de très près. Les personnalités déviantes trouvent dans le cyberspace un terrain fertile qu’elles s’auto-approprient. Ainsi, internet se verra amplificateur de ce genre de comportements et non cause directe comme le croient beaucoup. Je reste dans la conviction totale qu’il ne faut pas diaboliser Internet qui est une occasion extraordinaire pour notre génération et un terrain de savoir, de savoir-être et de savoir-faire prodigieux.

El-Djazair.com : Mais quel est dont le rapport de la psychologie avec la cybersécurité ?

Dr. Djalila Rahali : Pour avoir une vision plus claire de ce rapport là laissez-moi vous guider dans la réflexion que voici. La psychologie grâce à ses fondements et ses différentes approches appliqués au cyberespace étudie, entre autres, les cyber-comportements pour mieux comprendre la personne derrière l’écran. Mais, avant de comprendre, le psychologue a besoin d’analyser les cyber-traces de l’internaute en question. Au cas où son analyse débouche sur une personnalité potentiellement dangereuse, il peut aider l’équipe cyber-sécuritaire à anticiper le passage éventuel à un acte cybercriminelle et prendre les dispositions nécessaires à l’avance. Repérer les cyber-harceleurs, les cyber-pédophiles, les cyber-escrocs de tout genre n’est pas chose facile mais plus l’expert connaît la nature humaine, plus il peut anticiper les comportements des cybercriminels aussi bien que ceux des cybervictimes potentielles.  De plus, la cyber-manipulation se trouvant actuellement dans ses plus beaux jours, le cyberterrorisme s’en alimentant à travers les réseaux sociaux, les universités à l’étranger ont déjà leurs spécialités, la « psychologie de la cybersécurité », la « psychologie sociale de la cybersécurité », la « cyber-psychologie judiciaire » et j’en passe.

El-Djazair.com : Et qu’en est-il du profiling, sujet largement diffusé dans de grandes séries télévisées dans le monde de la criminalité. Comment est-ce possible d’être profiler sur internet alors que tout se joue derrière un écran?

Dr. Djalila Rahali : Le profiling criminel (ou profilage) est un processus, un art plus qu’une science dans le domaine criminelle et qui repose sur les indices que le criminel laisse avant ou après qu’il ne passe à l’acte. Les services spécialisés en criminalistique en tant que discipline en usent sans modération. Les investigateurs se font donc aider par ce genre d’expert profiler pour essayer d’analyser le comportement du criminel après son passage à l’acte c’est-à-dire après avoir fait son crime. De même, sur une plateforme numérique, tout cybercriminel laisse des traces même quand ce dernier utilise le dark web. Il peut commettre des erreurs infimes, être trahi par son groupe d’appartenance, ou agir de temps à autre sur les plateformes classiques pour commettre ses cybercrimes et de là il peut être repéré par les services concernés. Je parle là des manifestations discrètes à travers les réseaux sociaux notamment et les sites publics de tchatche en particulier qui sont largement utilisés par les cybercriminels de différents profils. L’art du profiling s’est vu utiliser, il y a quelques années, dans l’espace cybernétique et donc on parle actuellement de net-profiling qui est généralement utilisé en marketing. Le net profiling peut beaucoup aider pour élucider des affaires comme il est utilisé pour le recrutement de personnes spécifiques.  Le cyber-psychologue net-profiler pourrait donc donner des détails susceptibles à faire avancer les affaires cybercriminels. Je ne dis pas que c’est facile d’analyser une personne qui agit derrière un écran mais aussi le moindre détail pourrait résoudre des affaires complexes. Dans ces cas particuliers, je présume que l’intervention pluridisciplinaire n’est plus un choix mais un must.



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