Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 107 - Août 2017

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Enjeux

Quand le terrorisme était une opposition armée

L'Algérie, seule face au terrorisme

Mohamed Rouabhi



Trois jours à peine après l'arrêt du processus électoral, le président de l'Etat français, François Mitterrand, s'est offert l'occasion à la faveur d'une conférence de presse, le 14 janvier 1991 au Luxembourg, de donner le ton de ce qu'allait être la perception du terrorisme en Algérie par la France officielle et, au-delà, la position de bon nombre d'Etats européens. Certains, comme la Grande Bretagne, ne se persuaderont de leur complicité tacite avec les fossoyeurs de l'Algérie qu'au lendemain des attentats new-yorkais du 11 septembre 2001.

Sollicité d'exprimer sa « pensée » sur le « coup d'Etat militaire en Algérie », la réponse de François Mitterrand est une condamnation du sursaut salutaire algérien qui a, in extremis, mis un terme à la déferlante intégriste qui allait emporter inexorablement l'Algérie républicaine et pluraliste. Pour lui, l'interruption du « processus engagé pour des élections représente pour le moins un acte anormal puisque cela consiste à installer un Etat d'exception ». Se refusant de se porter « en juge de ce qui se passe en Algérie », il insiste : « Je dis seulement que ce qui n'a pas été accompli en cette circonstance jusqu'à son terme prévu devait l'être et que les dirigeants algériens s'honoreront en retrouvant le fil de la démocratisation nécessaire qui passe nécessairement par des élections libres ».

Dialoguer avec les terroristes

Jusqu'à la fin de son mandat en mai 1995, c'est-à-dire la veille des attentats parisiens du GIA de l'été de cette année, la position de Mitterrand en direction de la situation en Algérie restera lourdement dominée par un penchant par rapport au FIS et qui s'est exprimée franchement en sa faveur à la suite de la promulgation de la « Plateforme de Sant'Egidio » à la suite de la rencontre des « représentants du FIS » exilés et certains partis algériens favorables à sa réhabilitation. Alors que cette rencontre dont la dernière réunion s'est tenue le 15 janvier 1995, avait soulevé un tollé général en Algérie et pas seulement au sein du pouvoir, Mitterrand n' y a vu qu'une occasion sans pareille pour élever d'un cran les pressions contre les autorités pour les contraindre à composer avec le FIS. Alors que la France assurait la Présidence européenne, il a tenté de tout faire pour provoquer une « conférence internationale » sur la situation en Algérie comme l'a reconnu, Andrea Riccardi, le fondateur de la Communauté chrétienne de Sant'Egidio dans une interview : « Mitterrand était même convaincu que la plateforme sur l'Algérie devait être prise en compte lors d'une conférence internationale: il l'avait déclaré publiquement lors d'une réunion bilatérale avec le chancelier Kohl ».
En fait, cette « initiative », présentée comme venant de Mitterrand, est inspirée par les responsables de Sant'Egidio qui ont vu leurs efforts voler en éclats « en gros et détails » selon l'expression des dirigeants algériens. Ils ont alors tenté et réussi à amener le président français qui présidait, alors, également, l'Union européenne à faire un « beau geste que seul lui pouvait accomplir ». Moins de trois semaines, après la publication de la  « Plateforme de Sant'Agidio », soit le 3 février, Mitterrand a avancé l'idée de cette « initiative européenne ».
Elle était tout simplement scandaleuse. Car si elle visait à dégager pour Alger une aide  «massive» dont le pays quasiment à genoux sur les plans économique et social, avait réellement besoin, l'Algérie, elle, devait être en même temps « une opération à laquelle devaient être associées toutes les parties favorables à un processus démocratique », comme l'a noté un chercheur français. Autrement dit, Mitterrand ne cherchait, ni plus ni moins, que d'acheter à l'Algérie son accord pour qu'elle se laisse égorger par le FIS. Mais la démarche portait un autre nom pour paraître attractive.
Elle s'appelait la « solution politique», ou plus prosaïquement, c'est-à-dire brutalement dit : « Dialoguer avec les terroristes », comme le souhaitaient la plupart des démocraties de l'Europe occidentale dont les terroristes en ont fait une base arrière pour leur propagande et leurs réseaux de soutien logistique et de collecte de fonds pour les maquis en Algérie.

La France terre d'asile pour lesÂ… terroristes

Le forcing mené diplomatiquement par Mitterrand ne s'en est pas limité à un soutien politique au FIS qui, sous la conduite de son aile dite djaz'ara, avait  déjà lié un « Pacte d'union » avec le GIA et le co-dirigeait depuis près d'une année au moment où se déroulaient les «conférences de Sant'Egidio ».

Cette même aile, qualifiée de « politi­-que », qui l'a représenté à ces rencontres par le biais d'Anouar Haddam « exilé » aux Etats-Unis qui attendaient à l'imminence, du jour au lendemain, de la prise du pouvoir en Algérie par les islamistes et où, d'ailleurs, il s'en cache à peine d'en être le porte-parole du GIA. Dès l'arrêt du processus électoral, en janvier 1991, la France a ouvert son territoire aux
« militants exilés » du FIS. Les plus en vue sont, un célèbre « Afghan » Boudjemaâ Bounoua gendre de l'idéologue et théoricien du « Djihad en Afghanistan »et Kamer Eddine Kherbane membre fondateur du FIS qui a fui l'Algérie en direction du Pakistan, en juin 1991, à l'issue de la « grève insurrectionnelle» fomentée par son parti et juste après avoir créé la première organisation terroriste liée au FIS qu'il a baptisée « Fidèles au serment ». Ils se retrouveront en septembre 1993, tous les deux à la tête de l' « Instance exécutive du FIS à l'étranger »,aux côtés de Rabah Kebir « exilé » en Allemagne. Ils sont généreusement accueillis au moment même de l'arrêt du processus électoral en Algérie, dès janvier 1991, sur le territoire français en venant directement du Pakistan. La France mettra huit mois pour réaliser qu'en leur accordant l' « exil », elle devenait l'artisan de sa propre exposition à une menace certaine. Ils sont condamnés par le tribunal de Versailles en août 1992 à l'expulsion du territoire national vers le Pakistan, pour« menaces à l'ordre public », avant de s'installer définitivement en Angleterre.


Jusqu'aux premiers assassinats terroristes des étrangers en Algérie et qui, par hasard sont des ressortissants français, en septembre 1993, mais surtout suite à l'enlèvement par le GIA d'agents consulaires attachés à l'ambassade de France à Alger, le mois suivant, les intégristes algériens sont comme dans des poissons dans l'eau sous le règne de Mitterrand. La FAF (Fraternité algérienne en France, vitrine légale du FIS, créée et agréée en décembre 1990 à Paris), dominée par l'aile djaz'ariste, avait essaimé l'Hexagone de réseaux de soutien en direction du maquis dans une discrétion absolue. Quand en novembre 1993, Paris décide enfin de donner un coup de pied dans la fourmilière (opération chrysanthème), elle ne trouvera surtout que des lampistes à faire tomber. Un Mourad Dhina, un « politique » qui se révèlera un des hommes phares de la djaz'ara, et qui a échappé de justesse au coup de filet en direction de la Suisse alors qu'il résidait à Saint-Genis, n'a pas eu le temps de récupérer toutes ses affaires. Des révélations de la presse française ont dévoilé des aspects d'exploitation de certains de ses documents tombés entre les mains de la police française. Leur contenu n'avait absolument rien à voir avec l'action d'un « politique ».
La cohabitation, à partir de mars 1993, avec la Droite, plus nuancée dans son soutien aux islamistes algériens, même si en son sein, certains étaient carrément hostiles à Alger, a sans doute quelque peu gêné la politique, pour le moins que l'on puisse dire, permissive de Mitterrand. Cette même droite est alors devenue pour le FIS, la cible de ses menaces dont il ne va plus cacher, au lendemain de l' « opération chrysanthème » de novembre 1993. Aussi bien, pour son courant djaz'ariste installé en Suisse, avec des relais un peu partout (l'Italie, la Belgique, la Scandinavie, l'Angleterre…), que pour son frère ennemi, représenté par Rabah Kebir à partir de l'Allemagne. Le journal « Critère » publié par la FAF, appelant au meurtre et revendiquant les attentats en Algérie, y compris contre les civils, comme le journaliste Tahar Djaout, qualifié d' « ennemi du projet société islamique et de tendance laïco-assimiliationniste » (entendre pro-français) n'est interdit par la Justice qu'en juin 1993 pour « sa tonalité violemment anti-occidentale et anti-française », comme les deux titres qui le remplaceront les deux mois suivants.
La face cachée
C'est sans doute par pur hasard que les premiers attentats terroristes en Algérie contre les ressortissants étrangers, les Français en particulier, ont eu lieu, tout juste moins d'une semaine après l'annonce, le 17 septembre 1993, de la création de l' « Instance exécutive du FIS à l'étranger » regroupant tous les courants du FIS en « exil ». Mais est-ce également par hasard que leur assassinat a eu lieu deux jours après qu'une publication du FIS, « Tribune du vendredi » du 19 septembre ait été placardée dans des mosquées algéroises, accusant Alain Juppé (ministre des Affaires étrangères) d'« ingérences » et l'Occident de « se ranger de la dictature et du crime» ? La presse française avait à l'époque,elle-même, reconnu derrière l'article anonyme de cette publication la main de Mohamed Saïd qui était alors le chef du FIS dans la clandestinité en Algérie.

Il aura fallu attendre plus de dix ans pour qu'il se sache que le terrorisme en Algérie avait une face cachée et n'a jamais été une conséquence de l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, mais qu'il a été mis sur les rails, dès 1989, à Peshawar (Pakistan) au sein même d'Al-Qaïda au moment même de sa création. Un de ses idéologues, le Syrien Abou Mos'âb Es-Souri, qui deviendra à partir de Londres le maître à penser du GIA et qui ne sera arrêté qu'en 2005 au Pakistan a fini par dévoiler dans ses « Mémoires » sa relation avec le terrorisme en Algérie et en direction de la France de Mitterrand. Noir sur blanc, il a révélé avoir instruit les dirigeants du GIA de frapper la France : « Pour ce qui est de certains secrets liés à cette question parmi ce qui n'est pas connu, je révèle aujourd'hui que j'ai recommandé à l'émir du GIA d'alors, Abou Abdellah Ahmed, et sa direction dans des correspondances particulières entre moi et lui à partir de 1993 de frapper au cœur de la France afin de la punir pour son aide au gouvernement de la dictature militaire. Je lui ai dit qu'il est d'un grand intérêt de pousser la France à assurer ouvertement au régime algérien une aide qui se fait secrètement. Cela rassemblera la communauté (musulmane à travers le monde, ndlr) dans le djihad en Algérie comme il a rassemblé la communauté en Afghanistan pour le djihad contre l'Union soviétique ».
Il faudrait juste préciser que Abou Abdellah Ahmed, de son vrai nom Cherif Gousmi, était avant de rejoindre le maquis un cadre local du FIS à Alger. C'est à partir du moment où il est devenu
l' « officier exégète » (« guide spirituel ») du GIA depuis l'été 1993, puis son « émir »
à partir du début 1994 que la France particulièrement et les étrangers de manière générale sont devenus la cible des terroristes algériens



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Mohamed Rouabhi

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