Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 117 - Nov 2018

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Algérie - France

La tragédie des Algériens déportés en Nouvelle Calédonie

Mélica Ouennoughi



Le chant «El Menfi» dans les vallées calédoniennes depuis l’arrivée du bagne du 19è siècle, ajoute aux « Portes de fer », des marques culturelles de résistance à la contre acculturation. Les Algériens engagés dans leur détermination à rejoindre leur pays pour combattre le pouvoir colonial, ont fait vœu de ne jamais se marier et ne laisser aucune descendance sur le territoire de l’exil.

On a toujours pensé que les sciences anthropologiques devaient se faire ailleurs qu’en Afrique. L’âge scientifico-technique fut pourtant traduit dans l’héritage des Lumières. Cette formidable aventure de l’histoire universelle fut développée contre l’emprisonnement intellectuel réducteur d’une pensée égocentrique qui risquait de faire basculer le devenir des sciences universelles au profit d’une suffisance dont le seul attrait serait la pérennisation. La voie de libération portée par les déportés politiques en Océanie, voir en Guyane fut traduite sous la forme miséricorde « Rahmâni » à leur forte détermination contre la domination culturelle et foncière du colonisateur. Leur forte implication aux formes de résistances par la voie des structures et valeurs culturelles algériennes, est révélatrice dans la naissance du mouvement de libération culturelle kanake. « Les portes de fer » de l’ancien çoff algérien, sont la mémoire des insurgés politiques de Nouvelle-Calédonie. Une résistance « éponyme » naissante sur le territoire océanien traduite par des signes encore vivaces. Le chant «El Menfi » dans les vallées calédoniennes depuis l’arrivée du bagne du 19è siècle, ajoute aux « Portes de fer », des marques culturelles de résistance à la contre acculturation. Les Algériens engagés dans leur détermination à rejoindre leur pays pour combattre le pouvoir colonial, ont fait vœu de ne jamais se marier et ne laisser aucune descendance sur le territoire de l’exil. Contraints de rester dans l’enfermement du bagne, n’ayant pas assisté à la répression kanake, leur refus de combattre aux côtés des colonisateurs. Par ces faits historiques visibles sur le territoire, ils n’ont pas été amnistiés alors que la loi préconisait leur libération. Ils reçoivent une double peine pour s’être de nouveau opposés contre leur jugement abusif faisant ressortir l’existence d’une fausse jurisprudence à leur égard similaire à leur condamnation durant les procès des assises en Algérie au cours des évènements insurrectionnels. Une peine qui les condamne à perpétuité lors leur libération des territoires politiques de Nouvelle-Calédonie. Alors qu’ils devaient reprendre le chemin du retour dans le pays d’origine, ils ont refusé leur solde. Le phénomène de contre-acculturation à la résistance coloniale va de nouveau s’opérer. Les Algériens accueillent les insurgés kanaks « évadés » lors de l’insurrection de 1878. Les vallées de Bourail reçoivent un héritage culturo-politique, les îles loyautés (Maré et île des Pins, lieux de refuge), devenaient par l’instauration de l’ancienne structure djemâa un lieu de protection (anaïa) fondé par le devoir de sauvegarde culturelle.

Situation historique et géographique de la Nouvelle-Calédonie

La découverte de la Nouvelle-Calédonie fut marquée par l’entrée en scène de James Cook au cours de sa seconde expédition le 4 septembre 1774. Cette nouvelle terre fut baptisée par le navigateur anglais en souvenir de sa région natale en Écosse. Il faudra attendre 1785 pour la seconde découverte de l’île par La Pérouse, puis 1792 par d’Entrecasteaux et plus tard Dumont d’Urville fait de nouvelles expéditions en 1827. Considérée alors comme un continent nouveau du Pacifique, les navigateurs s’aperçoivent à leur arrivée, que l’île est occupée par des peuples originaires dont les ancêtres les Kanaks firent souche il y a de cela environ 2000 av. J.C. La circulation des anciennes pirogues pourrait confirmer l’existence des relations maritimes régulières de ces premiers navigateurs entre les îles mélanésiennes et le continent asiatique.La Nouvelle-Calédonie devient française le 24 septembre1853 lorsque Napoléon III ordonne la prise de possession exécutée par l’amiral Auguste Febvrier-Despointes. Au fil du siècle, elle devient une terre d’élection dont l’objectif principal est de procéder à une colonisation de peuplement. Étant donné qu’il fallait à l’administration pénitentiaire de nouveaux territoires pour y évacuer ses condamnés, la transportation des condamnés en Nouvelle-Calédonie fut décidée par un décret du 2 septembre 1863. À la colonisation pénale, de 1867 à 1894, (déportés politiques de la commune de Paris et déportés de droit commun) succéda une colonisation libre (à partir de 1895) qui vit l'arrivée de nombreux colons volontaires, candidats au départ. Peuplée à l'origine d'environs 80.000 habitants, la Nouvelle-Calédonie compte aujourd'hui environ 200.000 habitants dont 45% sont mélanésiens. Cet archipel d’Outre-mer s’ouvrant sur la Grande Terre, se compose des îles Loyautés. Il est situé à près de 1400 kilomètres du Queensland en Australie avec une superficie de 19 299 kilomètres carrés et une largeur entre 40 et 50 kilomètres. Au départ des résistances algériennes liées aux insurrections du 19e siècle Hadj Mokrani avec ses compatriotes appelle tout un peuple à se mettre en rapport avec lui, il s’agit d’un appel à la résistance d’une représentation de chefs insurgés d’attirer les chefs des régions. Les résistants vont adopter la foi pour combattre l’ennemi qui porte atteinte à leur organisation sociale et culturelle et leurs terres. Il s’agit là d’une résistance enracinée, nourrie d’un cadre d’action collective, une logistique d’hommes et de matériaux, un recrutement. Les paysans s’y engagent voyant leurs familles dépossédées. On n’est pas très loin de l’idée de la logique sacrificielle où la foi est très représentée. La foi est nourrie du monothéisme de l’Islam où on a la question de droit musulman est présente, avec dans l’espace du droit coutumier la djemâa, le droit de s’exprimer, le modèle civique dans la mesure où celui-ci est bafoué et codé dans une espèce d’indigénat, les résistants n’imaginent pas à survire avec les normes impérialistes de la colonisation.

Les chefs des insurrections vont fédérer une action algérienne de la résistance par la création d’une grande armée qui réunit de nombreux hommes. Il s’agit d’une forme de lutte qui d’après notre analyse correspond à l’époque culturelle du temps : de ce dont on pourrait définir comme le passage à l’acte par des représentations culturelles telles que la passion, la foi, l’idée de sacrifice pour sa patrie, pour ceux qui sont chers, pour sa nation. Les Insurgés se doutaient bien que l’exil allait être pour eux, dans des formes de condamnations et d’exécutionpar des tribunaux non-conformes et non républicains. On peut ainsi réfléchir sur la définition de ce que signifie le passage à l’acte et ainsi comparer pour cela des résistancesdu parti communiste français et de ses résistants comme Guy Moquet, J.-P. Timbault et bien d’autres. Jean Moulin n’avait pas lui-même organisé une lutte armée de la résistance en réunissant les nouveaux hommes de la résistance en France durant l’occupation française, de nouveaux insurgés contre l’occupant germanique.

Phénomène colonial et déportation politique

En 1871 parurent, en Algérie, les « permis d’occupation ». Ces mesures étaient des autorisations d’occuper un terrain encore non délimité. Les terres ainsi convoitées offraient de riches sols fertilisés d’un labeur ancestral. La mission coloniale était d’évacuer au plus tôt les tribus algériennes. Ce fut une violation du territoire. Les superficies aliénées entre 1868 et 1872 s’étendaient jusqu’au sud-oranais, ce qui provoqua les insurrections de 1864 et de 1880-1881 des Ouled Sidi Cheikh, dans le Sahara oranais. La spoliation des terres et les biens séquestrés furent les principales causes des insurrections successives en Algérie : 1864 (sud-oranais), 1871 (Bordj Bou Arreridj, Sétif, les Babors et la grande Kabylie), 1876 (El Amri), 1879 (les Aurès), 1880-1882 (Tunisie et sud oranais). Plusieurs des grands Chioukh ont organisé une résistance politico-religieuse contre l’occupant. Pour citer les plus connus, le Chérif Boubeghla en 1850, Si Sadok Belhadj en 1859, Cheikh ben Belkacem et le guerrier Ben Chebira, le Cheikh El Haddad et Si Hadj El Mokrani en 1871 dans la Medjana en Kabylie, Si Ahmed ben Aïech et le guerrier Mohamed Yahia en 1876 à El Amri (Ziban), et même des insurrections de Béni-Ménacer et des Ouled Sidi Cheikh que nous retrouvons en déportation politique en Nouvelle-Calédonie. Trois phases distinctes caractérisent les causes de l’insurrection de 1871 : - La chute de l’empire de Napoléon III et les décrets de Crémieux. - Le « nouvel ordre » et la désorganisation sociale des tribus par le retrait des privilèges séculaires. - L’extension considérable au territoire civil et la colonisation de peuplement. En 1870, Adolphe Isaak Crémieux, avocat d’origine israélite, inscrit au barreau de Nîmes, Garde des Sceaux dans le gouvernement du 4 septembre, prend la décision d’accorder aux Juifs d’Algérie la qualité de citoyens français. Cette politique tourne le dos délibérément au « Royaume Arabe » de Napoléon III. Quand on connaît les relations  commerciales millénaires qu’entretenaient les Arabo-berbères et les Juifs, on comprend comment par l’acquisition de la citoyenneté française des uns (Juifs indigènes) au détriment des autres (Musulmans indigènes), la révolte des grandes tribus algériennes était inévitable. Un an avant, la guerre a été déclarée à la Prusse par Napoléon III et la Défense Nationale semble n’être nullement décidée à la lutte contre les Prussiens. Le déséquilibre s’installe. Devant cette atteinte au statut familial collectif, un pôle de spahis se constitue. Sur la base d’une solidarité consciencieuse, ils imposent leurs propres décisions à ne pas reconnaître les nouveaux dirigeants du gouvernement de la défense nationale : au mois de décembre 1870, à Alger, le régiment de spahis refuse d’embarquer pour la France. Quelques mois plus tard, au mois d’avril, le Bachaga El Hadj El Mokrani prend la tête de la rébellion et le 11 novembre 1871, le Général Lacroix obtient sa reddition et la cession des combats. Les rebelles seront alors internés durant de longs mois vers les prisons de Saint-Martin de Ré, au fort de Quélern, au fort Lamargue de Toulon, aux îles Porquerolles, à l’île Sainte-Marguerite, à Calvi et à Corte (Corse), dans l’attente de leur déportation. Parallèlement à ces évènements, on assiste à la condamnation des Communards aux travaux forcés internés également à Toulon.
Les décrets Crémieux vinrent porter le désordre à son comble : ils désorganisèrent les services déversant par leurs considérants le blâme et l’injure sur l’administration antérieure : la population civile européenne les acclama et les indigènes algériens apprirent officiellement la déchéance de ceux qui les soutenaient. Ils surent que le gouvernement de la défense nationale avait naturalisé en bloc tous les Israélites qui pourraient, par la suite de cette mesure, être appelés à exercer certaines fonctions restées jusqu’alors le privilège des Français. Ils virent les Israélites former dans des villes des bataillons, des compagnies de miliciens, pendant qu’on refusait l’incorporation des musulmans dans la milice, et des postes au sein même de la juridiction française. Pour nous donner une idée des affaires portées en justice coloniale, nous avons soustrait un type de condamnation que nous citerons à la suite du second décret. Un autre décret fut celui qui donna une extension considérable au territoire civil, sans avoir avisé des moyens d’exécution : les chefs indigènes en sentirent toute la portée et n’hésitèrent pas à lever l’étendard de la révolte, notamment en Kabylie déjà préparée par les prédications des mokaddem du Cheikh el Haddad chef de l’ordre religieux des khouan Rahmania. L’autorité administrative fut conquise par l’autorité militaire. Après le départ en France de la presque totalité de l’ancienne administration de l’empire, officiers employés dans les affaires arabes, on craignait l’instauration de nouvelles lois par le remplacement de la nouvelle armée coloniale. De nouvelles directives provoquèrent une première résistance des spahis mariés, qui par leur acte d’engagement, n’étaient pas obligés de servir hors de l’Algérie, et que le « nouvel ordre » souhaitait mobiliser en escadrons hors de l’Algérie. La résistance qui se manifesta dans plusieurs régiments des provinces d’Alger et de Constantine fut le point de départ de la révolte.

Le code de l’indigénat

Il faut sans doute rappeler que le Code de l’indigénat fut appliqué dans les années 1880 aux Algériens. Il fut organisé en vue du contrôle de la population musulmane autochtone, en lui imputant un certain nombre d’infractions établies par Y. Lacoste et A. Prenant. Dans la réalité des choses, cette mesure discriminatoire et xénophobe avait pour conséquence l’aliénation et la conversion collective des tribus ou fractions insurgées, au régime des droits communs. La  gestion des tribus étant dirigée par l’administration coloniale, celle-ci n’hésita pas à les réprimer en distinguant le degré de résistance ou de soumission, face aux répressions et aux biens extorqués. Cette mesure sera infligée précisément l’année de la condamnation des Ouled Sidi Cheikh, qui s’étaient de nouveau insurgés et ralliés à l’insurrection de 1871. Le Code de l’indigénat, fut organisé de façon à contrôler la population musulmane autochtone, en lui imputant un certain nombre d’infractions. Les populations indigènes se virent divisées en trois classes principales ethniques : les Arabes, les Kabyles, les Israélites. On assiste à une rupture séculaire entre les peuples. Si bien que dans une même famille, on assiste à une classification étrange. Certaines familles ont été divisées et jugées les unes comme des « politiques », les autres comme des « droits communs » ou « transportées ». C’est dire l’absurdité coloniale des« faux tribunaux » de guerre de l’époque ! L’insurrection étant un grand fait politique, dont les causes se sont enchaînées les unes aux autres, on imagine bien comment la révolte destribus se voyant dépossédées, devant un tel danger, on peut comprendre comment la foi peut lever la conviction des hésitants et l’étendard de la révolte contre l’oppresseur. Ce qui confirme cette opinion, c’est notre analyse sur le lien spirituel qui s’est établi entre les chefs marabouts et l’union des tribus. L’histoire algérienne nous montre que bien souvent les algériens pour lesquels la juridiction coloniale infligeait le code de l’indigénat, furent les premiers à être indignés de telles mesures portées à leur égard dont on qualifie comme des mesures répressives humiliantes ségrégationnistes inhumaines aux lois républicaines. Pour nous donner une idée de mesure du code de l’indigénat infligé durant cette époque, on retrouve dans les notes de voyages d’E. Eberhardt, le passage d’un spahi arrivé à Biskra des territoires civils. Celui-ci s’adresse à un vieil homme et lui demande ce qu’il fait en prison. Le vieil homme lui répond : « Moi,…, je suis des Ouled Saoud. Alors, comme la maîtresse du Lieutenant Durant est partie, et qu’elle avait beaucoup de bagages, le lieutenant a donné des ordres aux caïds. Le mien m’avait ordonné d’amener ma chamelle, mais comme elle est blessée au dos, je n’ai pas voulu la prêter. Je suis en prison depuis huit jours. Le lieutenant, en m’interrogeant, m’a donné une gifle quand j’ai dit que ma chamelle était malade et on ne m’a pas dit combien de prison j’ai à faire…Dieu m’est témoin que ma chamelle est blessée… ». Pourquoi es-tu en prison ? demande un spahi à un nouveau venu, grand garçon mince (…). Hier, je sommeillais devant le café de Hama Ali. Le lieutenant de tirailleurs est passé et je ne l’ai pas salué…Alors, il m’a donné des coups de canne et s’est plaint au Bureau arabe. Le capitaine m’a mis quinze jours de prison et quinze francs d’amende ».

La peine infligée : les procès

L’Empire de Napoléon III fut remplacé par la République le 4septembre 1870. Un gouvernement de la Garde nationale est constitué. De faux tribunaux dits « Conseil de guerre » sont installés dans les trois départements nouvellement constitués (Alger, Constantine, Oran), pour juger les délits commis pendant la période insurrectionnelle. L’instruction des insurgés donna lieu à diverses interprétations ; Comme on ne pouvait pas agir de la même façon vis-à-vis des collectivités, on réunit le même acte d’accusation : 213 individus parmi lesquelstous les « grands chefs ». Pour obtenir sur le jury une impression défavorable aux accusés, il fallait que le parquet général présente les insurgés comme des malfaiteurs ordinaires, chefs d’assassins, incendiaires, pillards et voleurs que l’on trouve partout traînant derrière eux les insurrections. L’exemple de la condamnation du chef de l’insurrection de 1871, Boumezrag el Mokrani mérite d’être cité. Le procès de ce grand chef berbère avait fait beaucoup de remous. En effet, le faux jugement avait fait réagir les juristes français de la métropole de cette époque, certains avaient montré leur ferme désaccord en écrivant que la condamnation de Ahmed Boumezrag ben El Hadj Ahmed El Mokrani avait été prise avant sa comparution devant la cour d’assise. Il sera jugé coupable et condamné à la déportation.

La nouvelle presse coloniale

Une nouvelle Presse coloniale (Le Journal Mobacher) exploita le nationalisme arabe naissant et la religion de l’Islam dans la négation la plus totale. La propagande fut dirigée contre les insurgés, qualifiés de bandits, d’assassins ou de rebelles. Ce qui fit entretenir en bonne logique coloniale les craintes des colons issus des diverses couches sociales. La situation de l’époque n’est pas restée sans effets et vont se créer peu à peu des polémiques comme ce passage que nous avons retrouvé sur un condamné en 1871: « Un Arabe plaida un procès civile devant la chambre chargée des affaires musulmanes. Un interprète israélite traduisit ses réponses. Tout à coup, un israélite indigène, juge de création récente prend la parole et s’adresse directement à l’Arabe. Celui-ci, jusque là très calme reconnaissant dans un membre du tribunal qu’il est habitué à respecter le type et l’accent de l’israélite indigène et croyant reconnaître également dans le substitut (ce qui était une erreur) un autre fils de Jacob, s’écrie : « Toum djemââ ioudi ! juge ioudi, oukil el bey ioud, el koul ioudi, machach justice, » et laissant son procès, il disparut et court encore ». (Cf. « Vérité Algérienne » Journal politique et des intérêts coloniaux, N° 22 première. Jeudi 18 mai 1871, voir ce passage dans le 4ème feuillet). Alors que le fonctionnement de la société algérienne est appuyé par l’extrême cohésion sociale de ses habitants, représentés par leurs assemblées (djemâas) de manière démocratique et non hiérarchisée, il s’agit dans l’idéologie d’une nouvelle république romaine, de fabriquer une discipline par une hiérarchisée rigoureuse : chaque village sera régi par des sociétés actionnaires, où l’individu sera personnellement intéressé. Par ses actions, le colon adopte le sens communal et acquiert le titre de chef de famille fondateur. Le sens communal prend naissance dans l’Algérie, terrain d’élection pour le Saint-simonisme au 19è siècle. La discipline prévoit des récompenses et punitions. Les chefs de famille fondateurs, les plus méritants, obtiennent des inspecteurs de la colonisation, un grade de classification de première, seconde ou troisième classe selon la qualité de leurs efforts. Ils pourront racheter leur terre cultivée en se soumettant au ralliement de la propriété coloniale. L’organisation du droit à la culture pour les petits colons (concessionnaires), comme méthode économique, devait constituer un point de d'art de la doctrine Saintsimonisme. Conformément à la loi du 30 mai 1854, si la peine de liberté est de plus de huit années, il sera tenu d’y résider pendant toute sa vie. Cet autre protocole se voit appliquer sur les premiers transportés de "droits communs" dans d’autres possessions rurales d’Outre-mer, pour développer la colonisation de peuplement. En dépit de la non attribution juridique, nous le verrons plus bas, de terres coloniales pour les "déportés politiques algériens et communards" emprisonnés dans les territoires politiques, le cas de Bourail en Nouvelle-Calédonie nous est révélateur dans le projet de l'utilisation "droits communs Algériens" du convoi Sybille de 1867 rattaché plus tard au dernier convoi d'Algériens "droits communs" de 1896. L’emplacement de Yaté, fut pour A. Saussol, « une expérience fouriériste » ; les résultats des condamnés ne furent aucunement productifs pour l’association et au bout d’un an cette première expérience, héritière du Saint-simonisme, fut dissoute. Il fallait prospecter un autre lieu. C’est alors que la mission choisit Bourail comme terrain d’élection pour la colonisation pénale. La mise en concession rurale, dans le centre pénitencier agricole de Bourail, implique que le concessionnaire libéré devra racheter la terre qu’il aura travaillée. La condition majeure de sa mise en liberté définitive est la rente annuelle et le capital rachat de sa concession. Le capital rachat définit ainsi sa libération définitive. Cette mesure est capitale pour l’administration qui doit faire en sorte de sélectionner ses meilleurs sujets devant des règles disciplinaires bien précises. Les possessions d’Outremer ont été des terrains d’exploitation et d’expérimentation agricole coloniaux, en vue de l’instauration des nouvelles méthodes économiques foncières etproductives.Concentration, répartition et déplacement. Concentration… vers l’île Nou Domaine de la transportation pénale, l’île Nou abritait le pénitencier dépôt depuis son installation en 1864, date à partir de laquelle furent acheminés les convois de la transportation.

Située à l’entrée de la rade de Nouméa, cette île présente un sol et un climat sensiblement identiques à ceux de la presqu’île Ducos plutôt volcanique. Le bagne de l’île Nou fut destiné aux travaux forcés et aux condamnés qui furent jugés de droits communs. Il s’agissait en fait d’infliger une punition aux indésirables les plus démunis, c’est-à-dire aux bas fonds d’une société réputée comme telle au 19è siècle et qu’on voulait vider des métropoles :

Répartition vers une classification 

Furent cependant compris dans cette seconde catégorie de transportés, certains politiques algériens issus des insurrections de 1864 à 1881-1882. On s’interroge sur leur condamnation et leur statut politique : Il paraît évident qu’en évitant le passé antérieur politique insurrectionnel algérien, celui-ci tombé dans l’oubli, l’exploitation des circonstances politiques et les spéculations économiques de l’époque, semblent aller de pair avec l’esprit du capitalisme. (M.Weber, 1964). Le phénomène transportation créant peu à peu en France des polémiques sur la maltraitance des couches populaires, on s’interroge sur les origines d’une pratique humaine abusive qui avait pour mission de purger brutalement les bas-fonds en fondant une colonie pénitentiaire. Quoi qu’il en soit, les « insurgés algériens », d’avant la Commune, ont été assimilés aux Français de droit commun, pour des raisons essentiellement d’ordre économique. Afin de parfaire les nouveaux objectifs fonciers coloniaux (Sénatus-consulte de 1863 sur la privatisation des terres et la loi Warnier de 1873 sur la propriété privée). A l’évidence le choix d’une telle politique foncière exogène ne pouvait être applicable à l’ensemble des Algériens issus de terres collectives séculaires. L'Algérie devait forcément subir comme conséquence répressive une « dépopulation accélérée ». Pour comprendre l’enjeu sous-jacent des décisions coloniales, il convient de les replacer dans le contexte colonial de l’époque. Sortant des fichiers matricules, il semblerait qu’une « transportation massive algérienne » ait bien été foncièrement organisée, statuée, programmée par le Gouverneur général d’Algérie. Celui-ci souhaite se débarrasser des insurgés, d’avant la Commune de Paris de 1871, au plus vite.

L’île des Pins, la presqu’île Ducos et l’île de Maré : « territoires politiques »

Le 23 mars 1872, l’Assemblée Nationale a adopté une loi désignant les lieux de déportation. L’article 2 fiat état de la presqu’île Ducos, déclarée lieu de déportation dans une enceinte fortifiée (article 2). Dans l’article 3, Il est mentionné l’île des Pins, en cas d’insuffisance, l’île de Maré, dépendances de la Nouvelle-Calédonie, sont déclarées lieux de déportation simple pour l’exécution de l’article 17 du Code pénal (déportation simple). L’île des Pins est située à 25 miles nautiques au sud de la Nouvelle-Calédonie, et reliée à la Grande-Terre par un service de bateaux, à rames pour la plupart, qui mettent huit heures pour effectuer la traversée. Le site a 160 kilomètres carrés, et un plateau rocheux le surplombe. Les côtes sont fertiles mais le climat est instable, tourmenté par de violents cyclones. A partir de la Commune de Paris de 1871, le contexte colonial change, les politiques furent la plupart, administrativement distingués sous le nom de déportés. Condamnés aux travaux forcés ou à la réclusion, on applique à cette catégorie d’Algériens, faisant partie de l’insurrection de Kabylie et d’El Amri (Biskra), la loi du 23 Mars 1872 relative à la Commune de Paris de 1871 avec comme première destination « politique » la Nouvelle-Calédonie (la presqu’île Ducos sera le lieu de déportation dans une enceinte fortifiée et l’île des Pins sera le lieu de déportation simple). La peine de mort en matière politique ayant été supprimée en 1848, le Gouvernement se trouva devant un vide juridique. L’article 17 du Code pénal de 1810, ayant prévu la déportation Outre-Mer des ennemis du régime, fut réintroduit par décret du 27 Juin 1848. Les insurgés algériens de 1871 subissent également la : Loi sur la déportation (votée le 5,22 avril et 8 juin 1850). L’application d’un tel décret a pour objectif de statuer sur le sort des déportés et permettra peu à peu de justifier une reconnaissance politique algérienne à partir de 1871.

Les Algériens insurgés de la révolte du Hadj El Mokrani (Kabylie), de Si Mohamed ben Yahia (Aurès) seront jugés et subiront le même sort que les Communards. Il s’agit là d’abandonner le principe de la loi de 1854 sur la transportation applicable à l’ouverture du bagne calédonien en 1864. Nous retrouvons les limites du territoire de la déportation établies en cinq communes distinctes représentant le découpage administratif. Au nord de l’île des Pins, le territoire est réservé aux indigènes et au sud de l’île, aux militaires. Nous avons retrouvé les Algériens internés à la 5ème commune (camp des Arabes) et leurs voisins les communards qui partageront le même sort à la 4ème commune.

Le camp Brun

En revanche le camp Brun abritait des récidivistes ou transportés qu’on a jugé dangereux jusqu’en 1880. Au camp Brun furent condamnés des Algériens de l’insurrection de 1882 des Ouled Sidi Cheikh, membres de la confrérie Rahmania. L’introduction historique de la Rahmania en Algérie a été organisée vers 1750 et elle est devenue la plus importante Confrérie avec près de 170 zawiyas répertoriées par les auteurs O. Depont et X. Coppolani à la fin du XIXème siècle. Comment des hommes Rahmani de la déportation ont-ils pu enseigner leur devoir divin dans un univers douloureux que fut le bagne ou les sévices du camp Brun? Loin de leur terre natale, ces hommes ont pu conserver un enseignement de la sagesse par la foi du devoir divin et du savoir universel. Déplacement des « droits communs » Vers Bourail… la création juridique d'un site pénitencier algérien. Un décret du 2 sept 1863 autorise la création en Nouvelle-Calédonie, d’établissements pénitentiaires, pour l’exécution de la peine des travaux forcés, vers lesquels, à partir de 1867, un grand nombre de condamnés de la transportation (1864) ont été transférés.

Le gouverneur Guillain (saint simoniste) désigna le 9 juin 1867 une commission pour explorer les terrains environnant le petit port de Bourail, en vue d’un essai de colonisation pénale. Celle-ci se rendit sur les lieux quelques jours plus tard à bord de la goélette « Fine ». Dans l’esprit des fondateurs coloniaux de Bourail, les vallées de Bourail parurent propices à l’établissement d’un pénitencier agricole autour duquel se grouperaient peu à peu les concessions, c’est à dire les lots de terrains cédés par l’administration pénitentiaire. En effet, celle-ci était désormais détentrice de presque la totalité du territoire de Bourail. L’installation d’un tel centre agricole ne devait pas être un pénitencier, mais une réunion de villages composés en grande partie d’éléments pénitentiaires et aussi semblables que possible à des villages de France ; c’était un but pur héritier de l’esprit du Saint-simonisme. Nous retrouvons dans cette doctrine, non plus le mythe Orient-Occident, mais la tentative d’un peuplement mixte : «élément pénal » et « petit colon ». Le principe de l’association de l’agriculture, du commerce et de l’industrie avait été initié comme méthode économique des Saint-simoniens en Algérie. On les retrouve dans les autres possessions d’Outremer comme la Nouvelle-Calédonie. Les vallées de Bourail deviennent une terre d’élection agricole dotée de l’esprit du Saint-simonisme de 1830 en Algérie. L'amiral Guillain, considéré comme utopiste à l’époque, ne peut résister à appliquer ses doctrines sur les premiers transportés en 1864. La doctrine consiste en la création de fermes et de villages modernes. Il faut pour cela « posséder » des cultivateurs. Par des efforts communs, les transportés seront initiés à « la collectivité du labeur colonial », dans le travail, les constructions, les plantations, l’irrigation, les cultures perfectionnées, bref à un certain nombre de règles disciplinaires.

La région de Bourail fut le lieu privilégié d’expérimentation agricole pour l’administration pénitentiaire. La société dominante coloniale de l’époque va développer le nouveau statut d’indigènes algériens concessionnaires parmi d’autres indigènes (les Kanaks) à leurs tours dépossédés. C’est dire sur une terre majoritairement chrétienne, comment on fit subir à ces maghrébins une soumission liée aux défaites insurrectionnelles. Dans ce contexte de confusion essentiellement centré sur les « droits communs », il était question de vider la métropole et d’expulser ses masses populaires à des fins coloniales. Là aussi, s’est posé le problème de déracinement. A ces droits communs de souche européenne, on assimila des Algériens de droits communs algériens, qui s’étaient insurgés contre les objectifs du débordement colonial. Bourail sera cette nouvelle terre d’élection pour l’application de l’esprit de la loi du 30 mai 1854. Cette loi consiste à imposer un exil perpétuel aux condamnés à plus de huit ans de travaux forcés ; elle leur donne la possibilité d’acquérir des concessions de terrains, de devenir des colons : en possédant une concession définitive, pourvu qu’ils aient été éduqués et disciplinés, ils rachètent le prix de leur liberté (capital rachat du lopin de terre attribué) et deviennent des hommes libres. Les fondements coloniaux étaient déjà ciblés : tenter la colonisation par l’élément pénal. L’installation d’un premier pénitencier agricole à Bourail est à l’origine d’un premier étachement de condamnés – installés en juin 1867- non loin du confluent de la Kouri, à un endroit qui servait de marché d’échanges entre les « indigènes » de la montagne et ceux du littoral. La loi d’amnistie du 03 Mars 1879 promulguée le 17 mars 1880 en Nouvelle-Calédonie, ne fut pas accordée aux Algériens au statut de déportés politiques mobilisés dans les territoires politiques, aux fondements politiques précis, dont la résistance se reformulait par le refus de concession coloniale, le refus de mariages, le refus de descendance issue de la colonisation, le refus pour la répression kanake de 1878 citée par leurs compatriotes Rochefort et Louise Michel et d'autres qui les citèrent comme tels. Nombreux furent les actes pétitionnaires. L’amnistie ne sera en revanche attribuée qu’aux insurgés de la Commune de Paris. Ces derniers à leur arrivée sur Paris, déterminés à s’opposer à cette violation de la loi républicaine vont s’engager pour la cause algérienne. Les Communards vont chercher sérieusement à dénoncer les horreurs infligées à leurs compagnons de route que furent les Algériens, non seulement sur le plan humain et politique, mais également sur le plan de l’amitié qu’on retrouve entre les deux groupes. Les Algériens « politiques » se voyant astreints à rester dans la colonie se dirigent vers Bourail. Les considérations politiques ne permettaient pas de les gracier. Au départ des évasions de l’organisation des résistants politiques vers la voie de libération. Les évasions des insurgés politiques s’organisent, réfugiés dans les tribus kanakes des îles loyautés, ils sont devenus des héros dans la tradition kanake des îles par des toponymes inscrits dans la mémoire alédonienne. Pour échapper à la répression et la double peine, une nouvelle branche de la résistance culturelle algérienne se forme, empruntant de nouveaux chemins de l’exil. Livrés à leur propre sort, engagés corps et âme, dans le refus de se marier selon les directives coloniales, sans concession coloniale, ils consolidèrent le chemin de la contre-acculturation. Ils édifièrent une confrérie naissante en 1895 et au départ du décès de sidi Moulay Ould el Bachir originaire de Mascara. Ils valorisèrent les “droits communs” algériens dans la formation d’une micro-société mixte aux valeurs algériennes, qu"ils avaient reçu en héritage. Enfin les évasions feront naître des “itinéraires” de la résistance éponyme algérienne vers l’Océanie, l’Arabie Saoudite, la Syrie, vers le retour dans les pays d’origine l’Algérie et la Tunisie. Les kanaks ont reçu en héritage l’implication des algériens déportés politiques dans leur mouvement de libération. Les Communards apporteront aux Algériens une reconnaissance lors de certaines de leurs évasions. Notamment l’évasion de Rochefort rejoignant Paris, et créant les premiers mouvements associatifs de 1886. Il emporte avec lui “une valise culturelle et sociale” très près des valeurs de l’ancienne djemâa. On estime un total de cinq cents Algériens recensés en Nouvelle-Calédonie en 1895, dont près de trois cent regroupés dans la région de Bourail. Sans doute faut-il ajouter au chiffre énoncé le nombre d’évasions dont ils furent les auteurs. (Cf. Le Journal Officiel Néo-calédonien du 6 décembre 1890 N° 1623 précise : «70 évasions pour un effectif total de 120 Arabes»). On observera que Bourail, par l’avènement du saint patron sidi Moulay, fut transformée en un lieu politico-spirituel en 1895. La djemâa de Bourail, comme chemin vers la contre acculturation, fut consolidée par les Algériens sortis des territoires politiques, l'amnistie n'étant pas venue pour ces politiques, leur mission vers la libération de l'homme, fut de valoriser les droits communs par la transmission des valeurs solidaires de la résistance politico-culturelle.

Que conclure ?

Les valeurs algériennes ont su élaborer un certain nombre de marques culturelles révélées par les sociologues africains du 11è siècle, pour nommer le plus célèbre d’entre eux, Ibn Khaldoun, ou Ibn Batuta, les historiens qui apportèrent en leur temps, des données novatrices autour de la sociologie moderne des groupes humains en posant la question des anciennes civilisations berbères et arabo-berbères dans le contexte Maghreb-Afrique de l’Ouest. Ainsi, par ces chemins d’étude et d’interconnexion entre le monde africain et méditerranéen, dans cette extension culturelle océanienne et amazonienne, nous avons la matière à faire les études qu’ils conviennent, évitant ainsi une vision réductrice des anciennes structures.



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