Une heure plus tard, nous arrivions à destination, dans le camp de réfugiés appelé : le 27 février. Tout au long des 30 km qui séparent la ville de Tindouf des camps de réfugiés, le guide qui faisait, à la fois office de chauffeur, n'a pas cessé de piquer du nez, tellement il était fatigué. Une fois sur les lieux, le chauffeur met une vingtaine de minutes pour trouver la maison qui allait nous accueillir le temps que durera le voyage.
Le noir dominait les moindres recoins du camp, seule la lumière de la lune permettait de distinguer certaines formes errant ici et là. Une fois la maison retrouvée, dans une totale obscurité, une femme du nom de « Kahloucha, nous accueillît à bras ouverts le sourire aux lèvres. A l'intérieur, ses enfants étaient couchés par terre sur un tapis en plein sable du désert, dans ce qui était supposé être la cour de la maison. Pour dire qu'ils vivent là où ils dorment à la belle étoile. La maison, elle, était en terre et ternîtes. Hospitalité oblige, le temps de nous installer, « Kahloucha » nous sert du thé sahraoui, avant d'aller nous coucher pour une heure de temps. Nous avions le sable pour seul lit. Le camp était si silencieux qu'aucun bruit ne se faisait entendre à l'horizon.
Au réveil, vers 6h30 du matin, le soleil brûlait déjà fort. Ce fut notre premier contact au grand jour avec le camp des réfugiés. Une étendue de tentes et carcasses servant de maisons éparpillées un peu partout. C'était le camp 27 février qui accueillît le jour. A première vue, le camp ressemblait à une cité perdue au milieu du grand désert algérien. Une cité où les maisons en toub et les tentes de fortune renseignaient déjà sur l'état critique dans lequel était plongée cette cité oubliée. La maison de Kahloucha, avait une particularité, comme toutes celles du voisinage, d'avoir des petites ouvertures en guise de fenêtres au bas des murs. Une manière de s'aérer certainement.
Les cheveux en bataille, pieds nus, à peine réveillée, l'une des petites filles de Kahloucha, nous regarde étonnamment. Elle était surprise de nous voir couchés tout au tour d'elle. Elle s'était, sans nul doute, demandée : « Qui sont encore ces visiteurs d'un jour ? ». Des visiteurs, ils en reçoivent souvent, notamment des délégations de la communauté internationale, à l'instar de la nôtre. On entend sa mère qui la rassurait. «Ce sont des algériens venus pour nous » lui a-t-elle expliqué. Ses sœurs et son frère dormaient encore. Kahloucha, modestement, nous invite au petit déjeuner. Pour elle, nous étions des étrangers donc possible que nous ne jeûnions pas. Toujours est-il que la tradition voulait qu'en dépit du mois sacré de Ramadhan, elle s'acquière.
Sortis de la demeure, on remarquait que les nombreuses familles ayant trouvé refuge dans le camp, se sont réveillées. Malgré le Ramadhan, bon nombre de celles-ci, à notre passage, nous invitaient à prendre du thé ou du café. « Venez prendre un thé » disaient certaines d'entre elles. Tandis que d'autres se contentaient d'un « M'rahba, Bienvenue », dans leur dialecte souvent mélangé entre berbère et arabe. Leur générosité parlait d'eux. Le sens de l'hospitalité et la chaleur d'accueil, dont lesquels nous avions été reçus par les réfugiés nous ont laissé sans voix. En dépit de leur situation critique et le peu de moyens dont ils disposent pour ne pas dire, l'absence ne pouvait trahir leur hospitalité.
A quelques mètres de là, quelques chèvres et un chameau, incommodés par la forte chaleur, s'efforcent de rejoindre un point d'eau causé par les fuites des citernes. Des enfants venaient se rincer le visage dans ces citernes. Quelques enfants matinaux s'étaient d'ores et déjà mis à jouer dans le sable du désert de Tindouf, qui leur servait d'aire de jeu quotidiennement.
Fouad, un jeune ayant fuit les territoires occupés, il y a quelques temps, a pris refuge au camp du 27 février. « J'étais pêcheur et je pêchais dans l'Atlantique» explique-t-il. La pression et les violences perpétuelles subies par la population sahraouie sur les territoires occupés, l'ont poussé à fuir son pays. Aujourd'hui, il se construit une petite baraque dans le camp. Elle lui servira de boutique. « Je pourrais travailler avec cette petite boutique. Elle me permettra de m'en sortir un tant soit peu ». « Istiqlalna, notre indépendance » viendra tôt ou tard, dit notre interlocuteur qui reste optimiste. Les jeunes sur l'ensemble des camps, nous a expliqué Fouad, ont fini par se décourager. Selon lui, ils n'aspirent plus à aller de l'avant, ni à travailler, vu que tout leur est, quelque part, fourni par l'aide humanitaire.
Pas loin de cette boutique, un autre jeune nous fait signe de s'approcher de lui. Il était en train de reconstruire sa petite demeure. Une sorte de relookage moderne pouvant servir de toit, semblait-il. Arrivés à sa hauteur, nous l'abordions pour essayer de comprendre un peu plus leur situation. Au bout de quelques minutes de discussion, il nous apprend qu'il effectue ses études dans un lycée dans la ville de Tindouf. « Je n'ai pas d'autres choix que d'étudier si je veux aller loin et être cadre lorsque nous aurons recouvré notre indépendance » nous a-t-il indiqué, d'un air optimiste et plein d'espoir. Il garde l'espoir en vue de jours meilleurs. D'une vie tant souhaitée sur les terres de ses aïeux où il n'a encore jamais mis les pieds. Il est né dans les camps, comme la grande partie des jeunes. A notre grande surprise, il avait l'accent arabe algérien alors qu'il s'adressait à nous. Chose réconfortante, sachant qu'on n'arrivait pas encore à déchiffrer leur accent arabe local.
Par la suite, une installation plutôt bizarre avait attiré notre grande attention. Au loin, à une centaine de mètres, on distinguait un objet posé sur une grande pierre. Quelque chose qui ressemblait à un baril rouge. Le temps d'arriver sur place, il s'était avéré que cette installation, plutôt d'ordre improvisé vu le peu de moyens dont ils disposaient sur les lieux, était le point qui approvisionnait en gasoil les véhicules du camp.
Durant les quatre jours que nous avions passés sur les lieux, nous avions fait le constat amer des conditions minimales dont lesquelles tentaient de « survivre » ces réfugiés depuis 33 ans maintenant. La majorité des jeunes dans les camps, n'ont connu que cette situation. Ils ont grandi ainsi, depuis le jour de leur venue au monde sur le sol désertique de Tindouf.
La situation dans les camps de réfugiés sahraouis est des plus critiques. Les conditions de vie et de nutrition sont alarmantes. Jour après jour, les conditions de vie se dégradent dans les six camps de réfugiés se trouvant à Tindouf, à savoir, S'mara, Rabouni (Chahid El Hafez), El Ayoun, le 27 février, Dakhla et Aousserd. Ils sont d'ailleurs plus de 160 000 réfugiés répartis sur les camps de Tindouf.
Le camp du 27 Février fait référence à la date de la proclamation de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) en 1976. Au terme d'années d'efforts divers, il jouit aujourd'hui d'une réputation considérable. D'ailleurs, le centre Naâdja y est implanté, du nom d'une femme morte sous la torture dans une prison marocaine. C'est là que se trouve le siège de l'Union nationale des femmes sahraouies (UNFS). Il y a bon nombre d'autres infrastructures, notamment, l'école, le commissariat et le dispensaire. Plusieurs activités sont assurées dans cet établissement. Des cours aux jeunes filles, des cours d'administration et d'apprentissage de l'artisanat y sont enseignés aussi. Il y a même un musée, un dispensaire et une bibliothèque. A notre grande surprise, un cybercafé s'y trouve. Trois ordinateurs permettent de relier et de connecter cette population perdue, au milieu du grand désert algérien, au reste du monde.
Sur cette route vers l'indépendance à travers le désert, le Front Polisario doit encore surmonter plusieurs difficultés. Parmi celles-ci, sa jeunesse. Les jeunes représentent une part importante de la population, bénéficiant d'un taux de scolarisation de 100 %. D'ailleurs pour la majorité de ceux que nous avons rencontrés, entre autre, des militaires, policiers, dirigeants locaux, ils ont tous bénéficié d'une formation universitaire au sein des universités algérienne, libyenne, espagnole.
Contrairement aux aînés, cette population jeune ne croit plus au succès de la diplomatie et au triomphe du droit international. Les jeunes avec qui nous avions discuté veulent plus que tout en découdre avec l'occupant marocain. Et sur ce point garçons et filles partagent le même sentiment s'étant avéré que le Maroc n'accepte que le langage des armes, de la répression, de la torture sous diverses formes, allant jusqu'au viol et à la sodomie. Des moyens inhumains pour réprimer le peuple sahraoui sur ses propres terres.
Ces jeunes âgés de 18 à 25 ans, se retrouvent dans les rangs de l'armée sahraouie. Une armée de plus de 10 000 hommes prête à défier l'adversaire. Ils peuvent atteindre plus de 25 000 hommes en cas de mobilisation générale. Ces jeunes sahraouis avancent à l'atout majeur. Ils sont tous prêts à donner leur vie pour l'indépendance.
La culture pour oublier un tant soit peu
Les femmes dans les camps se sont tournées vers différentes activités pour s'occuper. Certaines font dans la broderie, d'autres travaillent dans des ateliers de couture se trouvant au camp du 27 février. Tandis que d'autres ont choisi le chant, où la voix rythme avec un mélange de musique moderne et locale. Des chants où sont exprimés l'envie de recouvrer l'indépendance et de rentrer au pays natal et le marasme vécu dans les camps de réfugiés. Une manière pour elles de fuir la réalité atroce d'un occupant génocidaire qui continue de martyriser la population encore bloquée sur les territoires occupés.
Ainsi, le soir tombé, le soleil parti rejoindre l'autre rive loin à l'Est, elles se regroupent au tour d'un feu de camp, à boire du thé, chanter leur mélancolie et tenter d'oublier l'amertume dans laquelle elles vivent depuis des décennies. Oublier alors le temps d'une pleine lune pour qu'au lendemain, avant même que le soleil ne se lève, le désert se met à consumer leur jeunesse vécue loin de la patrie mère. La tristesse d'un éloignement qui dure et durera encore tant qu'aucune solution n'est trouvée à ce colonialisme féroce. Ils sont noyés dans le chagrin et la déception. Celle d'une communauté internationale qui semble leur tourner le dos, à l'instar des Nations Unies qui ne cessent de faillir à leurs missions. Leurs rêves, des jours meilleurs s'écrouleront-ils ? Leur détresse sera-elle consolée et leur cri entendu ? Tant de questions, pourtant une seule réponse, une seule action suffit pour les apaiser de leur mal : Permettre l'organisation du Référendum.
Rescapés d'une guerre, leurs âmes souffrantes, en détresse, les survivants se sont exilés. Plus précaires encore qu'ils n'étaient auparavant, ils s'en vont... Si tel est leur destin de mourir loin des terres de leurs aïeux, alors autant les laisser choisir leur enfer.
« Le rêveur, sur les sinistres grèves, est maître de choisir » avait écrit Victor Hugo sur les murs d'antan.
En attendant une solution finale à leur situation, les sahraouis, eux, veilleront encore à la belle étoile et continueront de prier Dieu de leur venir en aide.
Les réfugiés sahraouis ont commencé à arriver en Algérie au milieu des années 70. L'UNHCR et le PAM ont depuis fourni assistance à ce groupe depuis le début de l'afflux des réfugiés sahraouis dans la région de Tindouf en 1975 – 1976.