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N° 109 - Nov 2017

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Mohamed Lemkami

La passion mue en raison

Par Lela Boukli



Mohamed Lemkami est né un 1er décembre 1932, au village de Khémis de la tribu de Beni Senouss, en pleine montagne à quelque 45 km au sud-ouest de la ville de Tlemcen. Ce village à 1200 m d’altitude fait partie d’une série de petits bourgs situés de part et d’autre de la rivière qui porte le nom de Oued Khémis, l’un des principaux affluents de la Tafna. Cette belle vallée très encaissée, dont les paysans subsistent de petits jardins étagés, avait donné non seulement de nombreux soldats à l’armée française en 1914 et en 1939, pour se libérer de l’occupation allemande, mais aussi de nombreux ouvriers, miniers, du bâtiment et du textile dans le nord et l’est de la France, tout comme de nombreux combattants de la lutte de libération nationale entre 1954 et 1962. « Cet espace où la vie est très rude m’a influencé par ses valeurs de rigueur, de sagesse, de respect des autres et surtout de la volonté de lutter en permanence. »

Mohamed Lemkami, de son nom de guerre Abbas, est fils « du meunier le plus respecté de la région » qui avait pour devise faire le bien et oublier. Sa grand-mère, Hadja Fatma récitait le Coran dans sa totalité, ce qui prouve, comme il nous le dit, que d’antan, tous, n’étaient pas aussi analphabètes qu’on veuille bien nous le faire croire, mais pour beaucoup fins lettrés en arabe. Il garde de son enfance, dans cette minuscule contrée, où il n’y avait « pas d’école jusqu’au milieu des années 1930, ni de dispensaire, ni de médecin, pas d’infirmerie, ni eau, ni électricité où les jeunes nus pieds, été comme hiver, la boule à zéro, continuaient à apprendre le Coran, dès l’aube, chez le Taleb et plus tard parallèlement à l’école publique », un souvenir ému.
Mohamed Lemkami a pour aïeul Sidi Ali Belkacem Ouzeroual, personnage vénéré, membre de la zaouïa El Kadiria, enterré à Lemkam, au sud d’Oujda au Maroc. Sidi-Ali Belkacem Ouzeroual a combattu les forces coloniales et fait partie de la smala de l’Emir Abdelkader. C’est dire que depuis fort longtemps les enfants de cette vallée magnifique, enclavée, murée entre de hautes parois rocheuses, à laquelle il reste fortement attaché – connue par un grand nombre de dirigeants de l’époque pour y avoir été protégés, hébergés, nourris et qui aujourd’hui semblent l’avoir oublié –, ont pris une part active et héroïque aux évènements marquants de notre histoire.
Grâce aux sacrifices de Si Ali son père, Mohamed Lemkami, qui échappe miraculeusement à la misère, à la faim, aux épidémies de toutes sortes qui s’abattent sur la région, sera non sans fierté, après de brillantes études au collège de Slane à Tlemcen, le premier bachelier de son village. Il y sera affecté en tant qu’instituteur stagiaire au cours de l’année scolaire 1954-1955, puis à Zoudj Béghal, où, dès son arrivée, il se met à superviser l’organisation civile du FLN dans les Beni Ouassine. Fin 1955, il rejoint le maquis en zone I, wilaya V. De 1959 à 1962, il fait partie du MALG. Il occupera à l’indépendance différents postes au ministère du Commerce. On lui doit la mise sur pied des organismes de la Pharmacie centrale algérienne qui donneront plus tard naissance à des unités de production. Période exaltante, avoue-t-il, où, comme toujours se donnant à fond, il s’est épanoui. Député de la première législature en 1977 durant deux mandats passés à l’APN, il sera nommé ambassadeur en Albanie. De là, il suit le développement économique et social de l’Algérie, les émeutes d’octobre 1988, les premières révoltes albanaises… Avec sa compagne de toujours, Zehor née Kahia Tani avec qui il partage une grande complicité – 52 ans de mariage cette année –, il suit depuis Tirana les événements aussi marquants qu’angoissants, tels que la victoire du FIS lors des communales et au premier tour des législatives, l’interruption du processus électoral, l’assassinat du Président Boudiaf…
 Sa carrière s’achève, fin 1992 avec la fermeture de l’ambassade d’Algérie à Tirana, que remplacera une représentation ouverte par le FIS pour acheminer les jeunes Algériens vers la Tchétchénie et d’où passeront les armes pour les maquis du GIA.
Après une longue vie de militantisme et d’exercice de responsabilités, en 2004, il publie ses mémoires aux Editions Anep, sous le titre Les hommes de l’ombre.
« Témoigner de mon vécu, moi pour qui la liberté, la vérité, la dignité et le respect d’autrui ne sont pas de vains mots, est un devoir de mémoire, comme d’ailleurs pour tout acteur des générations des années 1920, 1930, 1940 à l’intention de toutes les générations post-indépendante, sevrées de la connaissance de l’histoire, toute l’histoire de leur pays. »   Il y raconte son enfance dans le contexte d’une Algérie sous la colonisation française ; sa scolarisation dans des conditions difficiles ; son itinéraire qui lui permit de croiser d’autres petits Algériens qui deviendront d’illustres personnages plus tard, comme l’écrivain Mohammed Dib, Sid-Ahmed Ghozali où encore Réda Malek, tous deux assumeront à un moment de leur vie, les fonctions de Premiers ministres dans l’Algérie indépendante.
 Mohamed Lemkami raconte comment il fera ses premières classes au sein du mouvement nationaliste grâce aux scouts musulmans qui le familiarisent avec les idées du Parti du peuple algérien (PPA-MTLD). Comment il se retrouve, de par sa fonction d’instituteur et d’observateur privilégié, naturellement au service du FLN auquel il fournit au début des renseignements importants pour monter des opérations de guérilla. Comment, intégré un peu plus tard au sein d’unités combattantes opérant dans le pays ou à partir de la frontière algéro-marocaine, son parcours croise celui des dirigeants militaires comme Abdelhafidh Boussouf, futur patron du MALG, ou encore celui de Houari Boumediene, futur chef d’Etat-major de l’Armée des frontières, de Si Lotfi, futur colonel de la Wilaya V.
 « En somme, dans le renseignement, nous avons tous appris sur le tas, sur le terrain, par la lecture et l’analyse. Avec tous ses inconvénients parfois difficilement supportables, la clandestinité s’était avérée pour nous une grande école. Elle nous avait permis de parfaire notre formation, d’apprendre la maîtrise de soi, la patience, l’endurance et le travail bien fait. C’était là, la vraie école de Boussouf. » De ces héros immortels.
Dans l’ombre et l’anonymat, ces très nombreux jeunes, des ex-collégiens, des ex-médersiens et beaucoup d’étudiants universitaires, avaient volontairement déserté leur scolarité et leurs études pour rejoindre les rangs de l’armée de libération nationale, avaient donné le meilleur d’eux-mêmes parfois jusqu’au sacrifice suprême et apporté une contribution honorable à la glorieuse lutte armée. « Ceux de ma génération ont certainement accompli leur devoir en assumant des responsabilités historiques durant la guerre de libération nationale et des missions exaltantes au cours de la première phase d’édification nationale. A présent, faisons confiance à nos jeunes, comme nous avions bénéficié de la confiance de chefs à peine plus âgés que nous. Le temps est arrivé pour nous de laisser la place à nos cadets. C’est le meilleur service que nous puissions rendre à notre pays. »
Mohamed Lemkami, qui garde de ses débuts ses valeurs de rigueur, de sagesse, de respect des autres et surtout de la volonté de lutter en permanence, publiera le premier semestre 2012 aux Editions Dahlab la deuxième édition de son livre, revue et complétée.

L. B.



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