« … » Dans le chapitre de la réorganisation le colonel Boussouf s'est également attaché à créer un service de liaisons, disons de courrier porté. Il a été un peu l'innovateur en matière de création d'une poste aux armées. D'ailleurs depuis cette date (1956 - 1957) plus une lettre, plus aucun colis de quelque autorité que ce soit n'était transporté en dehors de ce système de liaison.
Officiel et organisé, c'était un courrier diplomatique, un courrier transporté par véhicules de liaison dans les territoires voisins marocain ou tunisien mais qui l'était également par des agents de liaison qui utilisaient la voie des airs pour aller transporter ce courrier dans les capitales les plus éloignées. C'était la création de ce qu'on appelle communément la valise diplomatique.
La communication, quant à elle, a poussé également Abdelhafid Boussouf, fort de l'expérience des premiers spécialistes radio auxquels se sont joints de nouveaux techniciens notamment celui qui devait devenir plus tard le directeur des transmissions, le commandant Omar Tellidji qui était lui, un spécialiste de haut niveau des transmissions, à explorer de nouvelles voies. L'arrivée de ce responsable avec Seddar Moussa ici présent et d'autres frères qui ont été formés au cours de la première promotion et qui sont devenus des formateurs à leur tour, a permis de constituer l'embryon de la première radio diffusion Algérienne.
Pourquoi une radio ?
Il est évident qu'un système de diffusion radio est le moyen le plus pratique et le plus moderne pour propager le message du FLN.
Mais pourquoi une radio nationale ?
Tout simplement parce qu'on ne pouvait s'appuyer indéfiniment sur les radios des pays frères et amis qui connaissaient eux-mêmes un certain nombre de contraintes. Il ne faut pas oublier que dans le courant de l'année 1956 nos frères tunisiens et marocains venaient à peine d'accéder à l'indépendance. Cette indépendance n'était pas tout à fait consolidée. Leurs services de radio étaient des services plus ou moins gérés par des techniciens étrangers. Il nous a été difficile d'obtenir plus que quelques heures d'émissions hebdomadaires au niveau de ces deux stations et nous-mêmes nous ne voulions pas causer de problèmes diplomatiques à ces pays frères.
Il est vrai qu'il y avait «Saout El Arab» au Caire qui était une radio mieux assise et dans un pays lointain qui n'avait pas de relation particulière avec la France. Celle-là nous permettait des émissions quotidiennes au départ avec les speakers égyptiens et par la suite difficilement ouverte aux journalistes et speakers Algériens.
Lorsque la radio a été créée le 16 décembre 1956, l'encadrement était immédiatement algérien que ce soit au niveau de l'élaboration de la matière informative ou de la maîtrise des moyens techniques. Je rappelle puisque nous sommes là pour apporter des témoignages que les premiers rédacteurs et journalistes étaient des militants du FLN à l'époque : Cheikh Mimoun, Abdelmadjid Meziane, Belaid Abdeslam, pour ne citer que les plus connus.
Les équipements d'émission n'étaient pas très puissants (400 Watts) mais la voix de l'Algérie se faisait entendre à l'intérieur du pays de manière assez facile au départ, puis il y a eu la contre-offensive de l'administration coloniale qui s'est mise à brouiller fortement cette chaîne. Il fallait donc essayer constamment de changer de fréquence pour échapper à ce brouillage et pouvoir communiquer.
En matière de programmation : il y avait une heure et demie d'émission quotidienne, sept jours sur sept, et les émissions étaient faites en langue arabe, en langue française et en langue kabyle.
C'est en juillet 1959 que le ministère a acquis et mis en place avec le concours d'un autre technicien A. Laghouati un émetteur de 5000 W. qui a pu émettre en ondes courtes et couvrir, en plus du territoire national, les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. La portée de cette émission fut considérable eu égard au talent de son principal animateur le regretté Aissa Messaoudi.
Sur un autre plan dès la fin 1956 en exécution des décisions du CCE qui avait structuré l'organisation de l'ALN, chaque commandant que ce soit le commandant de Wilaya ou le commandant de zone ou le commandant de région se devait d'avoir trois adjoints : un adjoint politique, un adjoint militaire et un adjoint de renseignement-liaisons.
Le colonel Boussouf qui avait non seulement la responsabilité de la Wilaya V mais également la tutelle sur l'ensemble des activités du F.L.N. et de l'A.L.N. en base arrière c'est-à-dire pratiquement sur l'ensemble du territoire marocain, avait besoin non pas d'un adjoint R.L. mais d'un service de renseignement puissant et d'un service de contre-renseignement également puissant parce que dans le pays frère du Maroc comme plus tard en Tunisie l'armée française était encore présente. A Oujda, une division était implantée au Camp Cazes la vingt-sixième division d'infanterie (26e CDI). Il y avait de nombreux agents de la France dans ce pays qui cherchaient à connaître et à percer le secret de notre lutte notamment tenter de contrecarrer l'action de récupération des armes ou l'action de transport des armes ou l'action des réseaux de transmission et d'écoute.
Le service de renseignement du MALG s'est développé assez rapidement. Il était intitulé à l'époque le SRL. Le Service Renseignement et Liaison s'articulait en plusieurs sections : c'était des sections d'exploitation. Très tôt, ce service a eu à répondre à une donnée nouvelle qui était l'exploitation des renseignements recueillis par les centres d'écoute parce que l'ALN avait installé le long de la frontière marocaine un centre puis deux centres d'écoute qui fonctionnaient 24 heures sur 24 et qui étaient à l'écoute de toutes les communications VHF et transmissions radios de l'ennemi que se soient des unités militaires ou des instances administratives telles que les préfectures ou les sous-préfectures. Il y avait là une moisson considérable de renseignements. L'administration coloniale ne soupçonnant pas que l'A.L.N. l'écoutait émettait en clair la plupart du temps. Cette moisson de renseignements devait être exploitée sur le plan militaire car il fallait absolument communiquer aux unités A.L.N. de l'intérieur les mouvements de l'ennemi et ses intentions en temps réel. Il faut dire aussi que dans ce contexte nouveau, il fallait absolument étoffer le service d'exploitation par des éléments capables de maîtriser la terminologie militaire puisque les premiers temps quand les unités militaires françaises se communiquaient les coordonnées d'une opération, ils les donnaient en coordonnées Lambert sur la base de leurs cartes d'état-major. Ceci a forcé le S.R.L. à se doter en cartes d'état-major et à maîtriser la lecture codifiée de ces cartes en ce qui concerne les aires géographiques d'intervention. A partir des informations contenues dans les messages, on pouvait facilement identifier les endroits où avaient eu lieu des opérations et les endroits où étaient projetées des actions militaires.
En parallèle avec le service de renseignement, activait le service du contre-renseignement.
Le service de contre-renseignement s'occupait de protéger la Révolution, protéger aussi bien les hommes que les services. Il y avait, comme je l'ai souligné, beaucoup de cadres étrangers qui étaient intéressés d'infiltrer et connaître les intentions du F.L.N. et de l'ALN et c'était le rôle du service de contre-renseignement de contrecarrer leur action. Dans les deux cas de figure que ce soit le SRL ou le SCR ce n'était pas des services de police, que les choses soient bien claires. Le service de police était un service civil qui était sous la tutelle directe des structures qui s'occupaient du F.L.N. Le S.R.L. et le S.C.R. étaient des structures militaires (type 2e bureau) orientés uniquement vers la connaissance de l'ennemi dans les domaines militaire, politique, économique, diplomatique.
Le service s'est développé en conséquence pour exploiter toutes sortes d'informations et surtout qu'il ne s'agissait pas d'exploiter pour le plaisir d'exploiter mais dans le dessein de les communiquer à nos unités donc les rendre opérationnels.
A côté des services du renseignement et du contre-renseignement qu'il avait créés, Abdelhafid Boussouf avait hérité en octobre 1956 après le rapt et l'arrestation de Mohamed Boudiaf, du service de logistique que celui-ci coiffait au Maroc.
Ce service de logistique couvrait les villes de Tétouan, Nador, Tanger, Casablanca, Rabat où il s'agissait de collecter un maximum d'armes auprès des marchands clandestins ou, auprès des unités étrangères installées au Maroc. Il y a eu également beaucoup de récupérations d'armes au sein des bases américaines du Maroc. En même temps c'était la période où de nombreux Algériens qui étaient stationnés dans les unités françaises au Maroc ont rejoint les rangs de l'ALN avec armes et bagages, j'évoquerai entre autres celui que nous venons de perdre tout récemment et que j'ai cité au début de mon intervention, le frère Arbaoui Abdallah qui a rejoint l'A.L.N. avec un groupe de 45 éléments rapatriés d'Indochine et qui se trouvaient dans une caserne française de Kenitra. Arbaoui sera utilisé précisément dans le cadre de la formation militaire des éléments du MALG ■