Page d'Acceuil Presentation du Magazine Plan du Site Contact

  N° 30 - Sep 2010
 
Go

Journée du Chahid

Les révélations de Zohra Drif
Disparition de Hassiba Ben Bouali, Ali La Pointe et P’tit Omar
Par Leïla Ferial

Dans son témoignage, Zohra Drif revient sur l’atmosphère qui régnait à La Casbah, à la suite des réactions fulgurantes des éléments de l’ALN de ce quartier, après l’attentat criminel de la rue de Thèbes. « Vers la fin de l’année 1956, les autorités colonialistes avaient compris que l’organisation du FLN s’est adaptée aux méthodes utilisées par les forces de sécurité françaises dans leur guerre contre la résistance », a-t-elle rappelé, précisant que durant cette période les autorités colonialistes avaient procédé à l’exécution des condamnés à mort. De l’autre côté, l’organisation – qui s’est avérée par la suite qu’elle avait été formée par la police française – passa à l’action en ciblant des civils. « Il était évident que le FLN réponde à ces actes criminels en adaptant sa stratégie à la nouvelle donne du terrain», souligne-t-elle. Elle relève que c’est à partir de ce moment que le FLN avait décidé de mettre sur pied des ateliers pour la fabrication de bombes, pour déplacer la guerre dans les quartiers français, car, a-t-elle expliqué, depuis 1954, il n’y avait que les Algériens qui subissaient cette guerre dans leurs quartiers, au moment où les Européens vivaient paisiblement dans leurs cités, loin des feux de cette guerre. « C’est dans ces conditions que le FLN avait pris la décision de leur faire goûter un peu de ce qui se passait dans les quartiers musulmans, notamment à La Casbah et dans les quartiers limitrophes», se rappelle-t-elle, mettant l’accent sur les disparus de la Bataille d’Alger, un autre pan de l’histoire tragique du mouvement pour l’indépendance qui reste à élucider. L’armée coloniale ayant mis sa terrible machine de répression en branle, avec des pouvoirs spéciaux confiés à la soldatesque de la colonisation, les arrestations sommaires sont devenues systématiques, raconte Zohra Drif, reconnaissant, néanmoins, que lorsque le FLN avait décidé de jeter la Révolution dans la rue, « c’est le monde entier qui a pris conscience que les événements d’Algérie étaient une véritable bataille de tout un peuple qui cherchait à s’affranchir du joug du colonialisme ». C’est dans ces conditions que la répression a été menée, à tel point que les soldats français procédaient à l’arrestation de tout Algérien se trouvant à leur portée, dans l’espoir de lui soutirer, sous la torture, des renseignements sur l’organisation du FLN à Alger, et de les orienter vers quelques têtes de la Révolution. Ces arrestations, selon Mme Bitat, ont duré plusieurs mois. De janvier 1957 à septembre de la même année, La Casbah a été soumise à une sanglante répression. Le colonel Godard, se rappelle Zohra Drif, était le responsable des services de renseignement. « Il s’est rendu compte, lors de cette campagne d’arrestations et de torture, que c’est le peuple qui fait la force de l’ennemi qui lui tenait tête », précise-t-elle, soulignant qu’à partir de ce moment ce colonel avait décidé de recourir à d’autres moyens plus sournois pour tuer la Révolution. Un agent de liaison de l’organisation, appelé Guendrich, connu sous le pseudonyme de Hassen, avait ainsi été arrêté et « retourné » sous la torture.

Il avait dénoncé au départ ses chefs immédiats, à savoir Othmène dit Ramel et Debbih Cherif dit Mourad, puisqu’il était leur collaborateur et était informé sur l’organisation. Il ressort clairement qu’à partir de cette arrestation, les services du colonel Godard commençaient à voir plus clair dans le cloisonnement imposé dans l’organisation, à tel point que c’étaient les renseignements fournis par Guendrich qui avaient permis l’arrestation de Debbih Cherif et Othmène, puis de Zohra Drif en compagnie de Yacef, le responsable militaire de l’organisation à Alger. C’est à partir de là que le récit de Zohra Drif devient plus pertinent, en resituant les faits. Selon elle, il est clair que Yacef, qui ignorait l’arrestation de Guendrich et son retournement par les services de renseignement, travaillait directement, sans le savoir, avec le colonel Godard. Après la mort de Debbih et Ramel, a la suite des renseignements fournis par Guendrich, Yacef contacte les collaborateurs des deux martyrs, dont Guendrich, sans savoir à ce moment qu’il prenait attache en réalité avec Godard. « Je me rappelle bien qu’après la reprise des contacts avec Guendrich, après la mort de Debbih et Ramel, Guendrich avait envoyé une lettre dans laquelle il avait exprimé son profond regret devant cette énorme perte, mentionnant sa décision de changer son pseudonyme pour celui de Safy. » Guendrich était en contact avec Godard, ce qui lui a facilité la découverte de la cache de Yacef avant son arrestation en compagnie de Drif, au domicile de Fatiha Bouhired. « C’était pour nous un lieu de repli que nous n’utilisions qu’en cas d’urgence, se souvient Mme Bitat. Dans la maison faisant face à celle de Fatiha Bouhired, il y avait Ali La Pointe, Hassiba, P’tit Omar».Mme Bitat a situé cet évènement dans l’étape la plus difficile que traversait l’organisation, de par la pression qu’exerçait l’armée coloniale sur La Casbah. « C’était une époque où peu de gens acceptaient d’héberger des membres de l’organisation et c’est pour cela que le domicile de Fatiha Bouhired était notre dernier recours.» Elle révélera qu’avant son arrestation en compagnie de Yacef, ce dernier avait chargé Hadj Smail de remettre un message aux dirigeants de la Révolution en Tunisie, pour leur faire part de la réalité du terrain à Alger et la répression qui sévissait à La Casbah. « Hadj Smaïl, révèle Mme Bitat, a été intercepté dès sa sortie de notre refuge et notre arrestation s’en est suivie durant la même nuit. Nous avions été conduits au bureau de Godard où nous avons constaté que la plupart des chefs de l’organisation ont été arrêtés», raconte-t-elle. Un mois après cet évènement, le responsable des services de renseignement des forces de la répression colonialiste est venu leur annoncer la localisation de la cache de Ali, Hassiba et P’tit Omar. C’était Guendrich qui l’avait renseigné, précise-t-elle. « C’était comme si le ciel nous tombait sur la tête. » Et de crier à la face de ceux qui voulaient faire endosser la responsabilité de la disparition des trois martyrs à Yacef Saâdi, que «c’était bien Guendrich qui avait donné la cache de Hassiba, Ali et P’tit Omar ». «Tout cela figure dans les archives françaises », a-t-elle encore souligné. Mme Bitat se souvient du jour où la petite Hassiba, à peine âgée de 17 ans, s’était rendue à La Casbah pour rejoindre son groupe, composé de Djamila Bouhired et Samia Lakhdari. Elle est venue vers nous car Hassiba était recherchée par les forces de répression colonialistes. Il était question, raconte Zohra Drif, que Hassiba monte au maquis, mais les évènements ont fait qu’elle est restée à La Casbah jusqu’à sa disparition en octobre 1957 ■




 

Portrait
Le combat libérateur n’a pu être déclenché et être mené à son terme que grâce aux sacrifices de tout un peuple et à l’engagement indéfectible de sa jeunesse formée...