Le magazine promotionnel de l'Algérie

N° 117 - Nov 2018

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HISTOIRE

Le chahid Mohamed Bouzidi dit Ogb Ellil

Le Lion de Sabra

Par Mohamed Mebarki



Le village o est n le chahid Ogb Ellil nexiste plus de nos jours. Edechra, minuscule hameau proche de la ville de Sabra, avait subi en 1958 un dluge de feu qui la certes ray de la carte, mais qui na pu russir leffacer des mmoires. Le nom de ce douar ainsi que ceux ports par une dizaine de familles y ayant vcu sont aujourdhui intimement lis la glorieuse Guerre de libration nationale grce de pertinents tmoignages qui continuent voir le jour sous diffrentes formes. Le livre sign par le professeur Lahcen Bouzidi sous le titre Ogb Ellil, une rvolution dans la rvolution constitue en ce sens une prcieuse contribution lcriture dune histoire que les principaux concerns, entre acteurs, tmoins et intellectuels sont appels prserver de toute falsification ou interprtation de mauvais aloi. Il nous livre des clairages plus quintressants sur la personnalit exceptionnelle et le parcours combattant hroque dun des nombreux baroudeurs qui sont arrivs en un temps trs court hisser lArme de libration nationale au rang dune institution organise, discipline et possdant une percutante force de frappe. Edechra reprsente travers la rsistance livre par sa population, dans une spontanit face laquelle le courage ressemblerait une simple saute dhumeur, un concentr de sacrifice et de don de soi qui nous rvle sous les traits de Ogb Ellil,et tout au long de son action rvolutionnaire, toute la dtermination dune lite militante dtermine utiliser le seul langage que le colonialisme comprenait: la lutte arme. Ce livre nous invite revisiter des vnements historiques de premire importance durant lesquels Ogb Ellil joua un rle extrmement prpondrant dans la propagation des ides indpendantistes travers la rgion de Sabra. Ancien membre de lOrganisation Spciale, son engagement et sa profonde conviction patriotique taient connus de tous les dirigeants un tel point quils navaient pas hsit lui rendre visite dans son douar pour le solliciter rejoindre la nouvelle organisation mise en place dans le cadre de la lutte arme. Larbi Ben Mhidi, premier responsable de la Rvolution au niveau de lOuest, connu lpoque sous le pseudonyme de Sadek, Abdelhafid Boussouf, son adjoint, accompagns dun groupe de prcurseurs parmi lesquels Si Ahmed Bouzidi, Abdelkader Sam, Bouzidi Belabbs et El Ahmed Wahrani se dplacrent jusqu Edechra pour tenir une runion capitale avec Ogb Ellil et lissue de laquelle ce dernier fut dsign chef du secteur 5, selon lorganisation en vigueur jusquau dbut de lanne 1957. Lauteur du livre relve ensuite un fait trs significatif en soulignant que trois des sept secteurs formant la rgion de lOuest sont alors dirigs par Si Ahmed, Si Assa et Ogb Ellil, tous originaires du douar Edechra; mieux encore, ils taient aussi issus de la mme famille! En un temps trs court, le cinquime secteur dirig par Ogb Ellil a t transform en un vritable quartier gnral supervisant une organisation militaire constitue de 8 groupes de 35 40 lments placs sous lautorit dAhmed El Wahrani dit Si Lakhdar, et une structure civile, une sorte de rserve constitue par des moussabiline mene par Slimani Mohamed. En plus, il a t procd la cration dun service spcialis dans le renseignement et linformation command par Ben Abderrahmane Lad surnomm Brixi par Ogb Ellil en personne, et une organisation de fidayine comprenant des dizaines de cellules installes dans la ville de Tlemcen. Avant de continuer ce rcit, il est utile douvrir une parenthse pour mieux nous imprgner de ltat desprit de ce baroudeur lintelligence dbordante qui ne laissait rien au hasard. En collant le nom de Brixi, un patronyme port par une grande famille citadine de Tlemcen, au responsable des fidayine, Ogb Ellil voulait surtout rappeler loccupant que toutes les catgories sociales, des paysans, des dmunis et aussi citadins aiss, taient engages dans le combat pour la libration de lAlgrie. Dans sa qute dune organisation parfaitement adapte aux exigences de la lutte contre larme coloniale, Ogb Ellil ne sest gure content des schmas classiques trop vulnrables son avis et sest appliqu ingnieusement adapter son action aux conditions imposes par la ralit coloniale. Ds les premiers mois de lanne 1955, le secteur 5 de la rgion ouest qui contrlait toute la zone allant de Sabra El Bouihi dans la wilaya de Tlemcen se distinguait dj par sa section de gendarmes charge de la coordination entre les maquisards et la population civile autochtone, et sa section de commandos forme par des combattants aguerris qui ne quittaient pas leur chef dun seul pas. Il semploya par la suite mettre en place de nombreux rseaux spcialiss dans la collecte dinformation et la prise en charge du volet ravitaillement lintrieur de la ville de Tlemcen devenue en peu de temps une plaque tournante de linsurrection nationale o des dizaines de groupes de moussabiline et de fidayine dont la plupart ntaient pas encore connus de ladministration franaise ou taient carrment considrs comme des individus acquis aux thses colonialistes. Ctait cela aussi le gnie de Ogb Ellil pour qui toutes les cartes taient jouables. Il suffisait dy mettre toute la conviction. Lapport de ces contingents de civils qui constituaient en fait une rserve appele rejoindre le maquis si les circonstances venaient lexiger tait norme et extrmement utile la rvolution naissante. Avec ses frres darmes dont nous citons entre autres Si Ahmed El Bouzidi, Sam Abdelkader, Si Benyahia El Bouzidi et Hamdaoui Mamoune, il a pu tout mettre en uvre, grce un sens tactique et organisationnel sans pareil, pour obliger ltat-major de larme franaise reconnatre implicitement le caractre global et irrversible de linsurrection. Ce paysan, qui a grandi au sein dune famille extrmement dnue, et dont la conscience sest veille dans un contexte marqu par les effroyables conditions de vie des Algriens, na pas fait les grandes coles et pourtant il a russi saisir en toute lucidit les vritables enjeux qui se dessinaient lhorizon dun sicle agit par un sursaut rvolutionnaire plantaire. Ds son jeune ge, il sengouffra dans le sillon creus par lassociation des oulmas algriens avant de rejoindre en 1948 lOrganisation Spciale, la branche arme cre par le parti du peuple algrien. Entre 1952 et 1953, il sloigne peu peu du Mouvement pour le triomphe des liberts dmocratiques (MTLD) secou par une terrible crise en refusant de simpliquer dans la campagne de dnigrement auquel faisait face Messali Hadj. Foncirement convaincu de linalinabilit de loption arme, il sest limit observer les dgts collatraux et le dballage honteux des sautes dhumeur des uns et des autres. Le 15 octobre 1954, deux semaines exactement avant lclatement de linsurrection nationale, il est convi assister une importante runion qui a eu lieu dans la petite localit dEl Khemis, appele aujourdhui Beni Senous, sous lautorit de Mohamed Larbi Ben Mhidi. Et cest probablement lors de ce conclave que le militant Ogb Ellil a t instruit des dtails concernant le dbut de laction arme. Quelques semaines plus tard, il reoit la visite du mme Ben Mhidi accompagn par Boussouf dit Si Mabrouk qui le chargent de la responsabilit organique et militaire dun territoire aussi vaste que la Belgique et la Hollande runies. Organisateur mrite et fin tacticien, il a transform la rgion de Tlemcen en un vritable champ de bataille et pouss larme coloniale demander des renforts considrables en hommes et en matriel afin de faire face ce hros dont la simple vocation du nom faisait trembler les paras franais. En deux ans seulement, il a russi installer des positions stratgiques au cur mme du dispositif colonial dmontrant ainsi par les faits la grossire manipulation mene par la presse franaise de lpoque. La gurilla dclenche par les baroudeurs de Novembre navait rien voir avec tout ce quon lisait dans Lcho dOran par exemple qui saccrochait pathtiquement une terminologie dpasse par le temps et les vnements. Les notions de hors-la-loi, rebelles et fellagas taient beaucoup plus destines la consommation des colons et de lopinion publique hexagonale qu traduire, ne serait-ce quune partie de la ralit qui prvalait sur le terrain des combats. Conscient de limportance capitale de la guerre mdiatique, Ogb Ellil, aid par ses hommes, a saisi loccasion de la prsence dun journaliste gyptien pour transmettre lopinion publique arabe particulirement les images infalsifiables dune lutte lgitime et dun combat librateur qui ne vont pas tarder avoir un cho international retentissant malgr le forcing diplomatique franais consistant considrer les vnements dAlgrie comme une affaire interne franco-franaise. Cet homme sorti des entrailles de lAlgrie algrienne, na nul besoin dun encensement titre posthume, car ses nombreux faits darmes plaident pour lui et le hissent au-dessus des tiraillements et des conflits dintrts qui nont pas manqu de troubler certaines certitudes rvolutionnaire. Dans le cadre des structures qui ont prcd la nouvelle organisation mise en place par lALN et le FLN, Ogb Ellil est arriv jusqu infiltrer des casernes de larme de larme franaise en russissant mobiliser des Algriens portant luniforme colonial pour le compte de la Rvolution. Cest ainsi quil organisa en novembre 1956 la fuite dune grande quantit de munitions value quelque 25 quintaux vers le maquis, au nez et la barbe de ladministration et des soldats franais. Lopration a dur plusieurs semaines dans le secret le plus absolu grce un stratagme digne des grands films hollywoodiens. Les stocks de munitions sont transports par un chauffeur issu dune famille proche de ladministration coloniale et dposs secrtement dans un dpt appartenant un juif situ deux pas du tribunal de la ville de Tlemcen. Durant la mme anne, il dirigea dune main de matre une attaque contre un tablissement administratif franais Sebdou lissue de laquelle le local fut incendi et dimportantes quantits darmes et de moyens logistiques furent rcuprs et mis la disposition de lALN. La personne qui avait transport les armes et les machines de tirage, un certain Mohamed Bendahmane, chauffeur du sous-prfet lpoque, a utilis le vhicule personnel de ce dernier pour acheminer le butin en prenant soin de brler la voiture avant de rejoindre dfinitivement le maquis. Parmi les oprations militaires denvergure conues et diriges par ce grand homme, nous citerons dans le dsordre chronologique lopration de Sidi Yahia, la bataille de Sad Enmer, qui avait vu la neutralisation dune trentaine de soldats franais et la rcupration dune grosse quantit darmes et de munitions, loffensive dOussar et lattaque du train de Sabra. Dans son livre intitul Gurilla sans visages, le moudjahid feu Abdelkrim Hassani a voqu certains de ces vnements hroques qui ont fini par inscrire en lettres de feu le nom de Ogb Ellil ou Si El Mokhtar parmi les hommes qui ont russi branler les fondements et les bases du systme colonial. Aujourdhui, 52 ans aprs son martyr, nous sommes plus que jamais interpels mditer sur sa vie et son sacrifice pour que vive lAlgrie, loin des interfrences et des interprtations biaises des diffrends qui lont oppos certains prestigieux dirigeants de la Rvolution. En ce qui concerne les gnrations actuelles, leur devoir est de sinspirer de lexemple de cet homme aux ressources illimites qui a pratiquement gagn toutes les batailles quil a livres face une arme coloniale soutenue durant des annes par lOTAN. Mme 200 contre 4, il a t impossible aux gnraux franais de mettre la main sur lui! En un mot, Ogb Ellil tait un vrai phnomne en chair et en os qui a su lever la notion du sacrifice un niveau presque inhumain si lon tient compte de la courte priode stalant entre 1954 et 1958 et durant laquelle il a djou tous les piges sems sur son parcours avec un ingalable brio et un courage sans failles. Le sacrifice suprme de ce chahid ainsi que celui de 67 martyrs de sa famille constituent un patrimoine national quil est hors de question dexpdier en deux mots et trois phrases juste pour justifier une quelconque rvision de la mmoire. Pour notre part, nous ne commettrons jamais lindlicatesse de passer ct de ce monument de la lutte de libration nationale sans nous mettre au garde--vous rien qu la simple vocation du lion de Sabra. Le reste, tout le reste nest que littrature travers laquelle chacun tisse sa vrit, nimporte quelle vrit, pourvu quelle le mne l o il a lintention daller, quitte inverser la ralit au cas o cela savrerait utile dans un monde o la manipulation des faits historiques des desseins politiciens est devenue lapanage exclusif des maquilleurs professionnels qui svissent encore. La mmoire de Ogb Ellil demeurera vivace et continuera clairer la voie aux enfants dune Algrie libre et ternelle comme la toujours rv cet homme denvergure qui a ctoy Ben Mhidi, Boussouf et Boumediene et qui a eu la franchise dmettre des rserves propos de certaines dcisions sans jamais oser briser la discipline de fer quil sest impose.



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