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Pour un dialogue des cultures et des religions

Puiser dans le trésor des religions pour transformer l’avenir afin qu’il soit meilleur


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20 Mai 2020 | 12:05
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Auteur : Serge PAUTOT


A l’approche d’évènements religieux qui se célèbrent habituellement dans le rassemblement, musulmans, chrétiens et juifs sont contraints aujourd’hui de réinventer une manière de vivre leur foi : dans l’intimité de leur demeure. A cause de l’épidémie de coronavirus, les croyants du monde entier ou beaucoup, quel que soit le Dieu qu’ils prient, sont seuls dans la pratique de leur foi.

A l’approche d’évènements religieux qui se célèbrent habituellement dans le rassemblement, musulmans, chrétiens et juifs sont contraints aujourd’hui de réinventer une manière de vivre leur foi : dans l’intimité de leur demeure. A cause de l’épidémie de coronavirus, les croyants du monde entier ou beaucoup, quel que soit le Dieu qu’ils prient, sont seuls dans la pratique de leur foi.
Pour le Ramadan puis la fête de l’Aïd pour les musulmans, Pâques pour les catholiques, aujourd’hui, avec la fermeture des lieux de prières pour cause de coronavirus, les pratiquants vont vivre leur foi de façon solitaire, intime. Il n’y a plus ce besoin, cette nécessité de rassemblement. Chacun chez soi, selon sa foi.
C’est une grande nouveauté et plus encore, des croyants de bonne volonté ont souhaité depuis des années dialoguer, partager, vivre ensemble dans le dialogue interreligieux et interculturel. Nous aimons rappeler les expériences de rapprochement des communautés religieuses et culturelles qui ont été initiées à travers le monde. Par exemple à Marseille, un ancien parlementaire de l’Assemblée nationale populaire, Abdelkader Haddouche, président de l’Union des universitaires algériens et franco-algériens (Ufac) anime régulièrement des rencontres pour réunir, rapprocher toutes ces communautés. Un bel exemple de fraternité montrant que la confiance peut grandir dans la rencontre des communautés.

Abdelkader Haddouche nous invite à la rencontre
Récemment encore, il organisait une grande manifestation. A Marseille, l’ancien député déclarait en introduction : « Nous sommes réunis aujourd’hui pour aborder le dialogue sur les cultures, les civilisations et les religions. » Les événements récents rendent l’initiative pertinente et incitent à se poser encore tant de questionnements ! Une analyse de la scène géopolitique dans le monde et en particulier en Méditerranée doit prendre en considération plusieurs variables culturelles, géopolitiques, économiques, religieuses et sociales.
Nous sommes aujourd’hui confrontés au défi de la mondialisation et de la globalisation. Cette nouvelle donne impose le dialogue interreligieux et interculturel dans un triple but.
Éviter la rupture, l’affrontement et le clash.
Créer en contrepartie un espace de dialogue, d’échange et de partage.
Préserver la stabilité du monde où les citoyens croyants et non croyants s’engagent ensemble pour la paix, pour le vivre et pour le construire ensemble d’une Méditerranée culturellement mixte à partir de quatre visées : le choc de l’altérité, le sens de la différence, la conscience du point de vue et l’intelligence de la cohérence.
Les liens historiques, religieux et culturels, certes parfois douloureux mais toujours féconds et prometteurs rapprochent indéniablement les deux rives de la Méditerranée et les prédisposent à œuvrer dans le sens d’une politique de bon voisinage et d’une démarche multilatérale de partenariat et de coopération incontournables. D’ailleurs, l’Union européenne s’est fixé l’objectif de développer des relations et des interfaces sociales, culturelles et économiques. Il est impératif aujourd’hui et même crucial de mettre la lumière sur les insuffisances, les carences et les obstacles qui restent à surmonter en matière de relations entre les deux rives, pour arriver à une vraie logique de partenariat euro-méditerranéen. Nous avons la responsabilité commune de conjuguer et d’intensifier nos efforts pour la diffusion des valeurs de dialogue, de paix et d’entente entre les différents peuples et entre les différentes religions, cultures et civilisations. Faisons du bassin méditerranéen un espace de liberté, de tolérance, d’échange, de dialogue, de prospérité et d’enrichissement partagés.

Ahmed Djebbar, ancien ministre : « Il ne peut pas y avoir de superficialité »
Après avoir remercié l’Ufac, organisatrice de la rencontre tout en rendant hommage à son président Abdelkader Haddouche, l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, a salué le choix du thème du dialogue des civilisations et des religions qui demeure selon lui d’actualité. « Ce dialogue doit faire de la Méditerranée un espace où régnera la paix. C’est par le dialogue, les connaissances, la clarification des visions qu’on arrivera à dissiper les conflits. Notre Méditerranée est minée par les tensions économiques. Je suis convaincu que le choix de ce thème résulte de la nécessité de réfléchir ensemble sur les voies et moyens pour donner une réalité concrète aux différents dialogues civilisationnel, culturel et religieux entre les peuples de la Méditerranée à la recherche d’un avenir meilleur dans un espace où régneront la paix, la stabilité, la démocratie et la coopération.
La Méditerranée qui constituait le point de contact de plusieurs civilisations et religions monothéistes qui se sont mutuellement influencées et enrichies tout au long de leurs histoires constitue à l’heure actuelle un lieu de conflits dont certains prennent la forme d’affrontements armés ainsi que de tensions économiques, sociales et culturelles d’où la nécessité de redéfinir les relations entre tous les pays riverains de la Méditerranée d’une façon globale et progressive. Si les guerres, les injustices, la pauvreté, la famine, le terrorisme, le crime organisé sont autant de fléaux qui minent les relations entre les nations et éloignent davantage les peuples, les uns des autres, il est impératif pour nous de maintenir les liens entre les civilisations, les cultures et les religions dans toutes leurs dimensions car le dialogue s’impose comme le seul salut de l’humanité et constitue un facteur de stabilité et de sécurité internationale dans un monde réconcilié capable de regarder avec sérénité son propre destin.
Les continents et les peuples dépendent plus que jamais les uns des autres. Une telle interdépendance a pour conséquence que le sort heureux ou malheureux d’un peuple ne peut laisser les autres indifférents. La nature religieuse et culturelle des conflits exige que tout dialogue interculturel et interreligieux ne peut se réaliser si l’Occident ne se libère pas de sa vision étriquée de l’Islam, de son regard réduit à l’aspect éthique des autres civilisations et de son mépris du droit de l’autre à la différence, car le respect de la diversité religieuse et culturelle et le dialogue entre les différentes civilisations, religions et cultures promeuvent une meilleure compréhension entre les différentes civilisations et contribuent à la coopération internationale, à la paix et à la sécurité. L’Islam ne peut être banalisé avec ses 1400 ans d’histoire ; on ne peut pas le réduire à quelques versets du Coran et paroles du Prophète et l’assimiler grossièrement à la violence et au terrorisme. Il ne peut pas y avoir de superficialité. La confiance doit grandir de ces rencontres.
Mais pour construire un avenir fait de dialogue et d’interculturalité, il faut bien comprendre et analyser le présent et pour ce faire il faut connaître son passé et le passé des autres ainsi que les origines historiques du dialogue entre les cultures et les civilisations en Méditerranée et évoquer au moyen d’images les quatre grandes phases d’échanges interculturels dans la civilisation islamique qui a commencé à partir de l’année 632 de la mort du Prophète Mohamed et qui s’est poursuivie durant des siècles.
le temps des savoir-faire avant le développement des sciences et de la philosophie ;
le temps des héritages où les acteurs de cette civilisation islamique sont allés chercher ailleurs (géographiquement parlant et au sens des civilisations) le savoir-faire produit ;
le temps de la créativité, de l’innovation et du développement au cours duquel il y a eu des échanges interculturels ;
le temps des partages. »

Mgr Jean-Marc Aveline : la déclaration Nostra Aerate
Pour les catholiques, Mgr Aveline, archevêque de Marseille, né à Sidi-Bel-Abbès, qui a travaillé au Vatican sur les relations avec les autres religions, était présent. Le directeur de l’Institut catholique de la Méditerranée a axé sa conférence sur l’importance du dialogue interreligieux. Selon lui, le dialogue interreligieux comporte encore des ambiguïtés, il n’est pas suffisant mais nécessaire pour la paix. L’Eglise catholique s’est engagée officiellement en faveur du dialogue interreligieux avec la déclaration de « Nostra Aerate » pour expliquer les raisons qui motivent l’engagement de l’Eglise pour le dialogue interreligieux, notamment avec l’Islam. Nostra Ætate est la déclaration du concile Vatican II sur les relations de l’Église catholique avec les religions non chrétiennes (judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme et autres religions) du 28 octobre 1965, par le pape Paul VI. « Nostra Ætate » sont les premiers mots du texte latin ; ils signifient « À notre époque ».
Le texte renouvelle les relations que l’Église établit avec les autres religions. Concernant l’Islam, l’Église catholique déclare qu’elle estime les musulmans pour leur adoration d’un seul dieu qui a parlé aux hommes. Elle estime leur attente du jour du jugement, leur jeûne, leur aumône et leur prière. « L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. » Nostra Ætate postule qu’Allah est le même dieu que le Dieu d’Abraham dans l’Ancien Testament. Les chrétiens et les musulmans partagent la foi abrahamique.
« Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. » La déclaration poursuit en exhortant à oublier les difficultés du passé et à promouvoir les valeurs communes de justice sociale, de paix et de liberté.
« Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »
« Le dialogue interreligieux est une des conditions de réussite de ce que nous voulons faire en organisant ce type de manifestation, déclarait Mgr Aveline. J’appelle dialogue interreligieux uniquement ce qui procède de l’engagement des croyants qui, au nom de leur foi, estiment devoir adopter cette attitude de dialogue envers des frères croyants qui croient autrement qu’eux. Tout le reste doit être regardé avec beaucoup d’attention car les récupérations et instrumentalisations politiques sont très nombreuses. Ces ambiguïtés étant dites, je voudrais souligner l’importance que comporte le dialogue interreligieux :
- primo : favoriser le dialogue interreligieux, c’est reconnaître la dignité de la personne humaine, sa légitime aspiration à une transcendance. Tout le monde n’est pas obligé d’être croyant. Mais on ne peut faire comme s’il ne faisait pas partie de la nature humaine et d’être d’une certaine façon habité par un désir de quelque chose qui le dépasse. Cette dimension de transcendance fait partie de la dignité de l’Homme. C’est la raison pour laquelle le dialogue interreligieux doit être pris en considération dans les relations internationales ;
- deuxio : plus en avance dans le dialogue interreligieux, plus le fait d’être en commun chrétiens, musulmans et autres, nous rend chaque jour plus vigilant par rapport aux pathologies de nos propres religions. Celui qui s’engage dans le dialogue interreligieux doit être prêt à reconnaître que la religion à laquelle il appartient et qu’il pratique n’est pas forcément à la hauteur du message sur lequel elle prétend être fondée. Celui qui s’engage dans ce dialogue interreligieux sans disposition critique à l’égard de sa propre religion ne s’y engage pas vraiment. Donc la seconde importance de ce dialogue, c’est qu’il peut nous rendre vigilant à l’égard de nos pathologies y compris par rapport à notre propre tradition religieuse car ces pathologies existent dans toutes les religions. Par conséquent, le dialogue interreligieux demeure une école de la vigilance ;
- tertio : la 3e importance du dialogue interreligieux réside dans le rôle prophétique que les religions peuvent jouer car il y a des choses que seules les religions peuvent dire. Les responsables religieux ne doivent pas dire ce que tout le monde dit déjà. En effet, certains religieux, pour rester dans l’espace feutré du politiquement correct disent ce que tout le monde dit. Si ces personnalités religieuses n’ont rien à dire alors qu’elles se taisent car dans toutes les religions il y a des messages prophétiques et critiques qui appellent à la prudence surtout dans la société dans laquelle on vit. Qui plus que les croyants doivent s’insurger contre les injustices dans une société qui néglige le pauvre ou l’orphelin … ? »

Ghaleb Bencheikh, Président de la Conférence mondiale des religions pour la paix
« Mes chers amis, devait dire le brillant islamologue, je suis extrêmement heureux d’être avec vous. Vraiment je vous le dis et je n’en tire aucune gloriole, j’avais un engagement à Paris à l’Institut du monde arabe. En principe un engagement est un engagement mais dans la vie, on hiérarchise à la fois ses priorités et ses plaisirs et moi j’ai beaucoup de plaisir à participer à cette rencontre organisée par Abdelkader Haddouche autour du dialogue des cultures et des civilisations en Méditerranée, dans cette belle cité joyeuse et cosmopolite qui tombe à point nommé. Il est navrant de constater que se fait jour une course à la radicalisation en surenchérissant sur des paroles de désobligeance et de rejet. Ceci est d’autant plus affligeant que les civilisations n’ont jamais constitué des monolithes. Bien au contraire, elles sont vivantes et mutantes.
A ce sujet, il me paraît vain, pour dirimer la thèse du choc des civilisations, d’appeler à leur alliance. Et cela résulte, tout simplement, de la raison en ce sens que les civilisations ne sont pas, encore une fois, des entités insécables qui peuvent dialoguer entre elles, auquel cas rien ne les empêche d’entrer en collision… L’ineptie d’une telle thèse réside dans l’essentialisation du concept même de civilisation. Or, nous le savons bien, toute généralisation est abusive et tout essentialisme est la marque de la démission de l’esprit. Ramener, par exemple, toute la civilisation islamique avec ses strates sociales culturelles, cultuelles, spirituelles édifiées à travers l’histoire à une affaire de burqa ou de prières dans les rues est une myopie intellectuelle grave. Et, il n’y a pas pire insulte à l’intelligence que de confondre l’immémorial avec l’anachronique et de prendre le structurel pour l’anecdotique.
D’ailleurs, croire qu’on peut décréter, suite à son propre désir, la supériorité de sa propre civilisation sur toutes les autres, c’est faire preuve d’une naïveté obtuse. Parce que cela relève de la pétition de principe et du plaidoyer pro domo sua. Dans cet ordre d’idées et en l’absence d’une instance supérieure comme un deus ex machina qui vienne apprécier les civilisations en leur distribuant des notes afin de les classer, nous avons la faiblesse, nous autres Arabes et musulmans, de croire qu’à un moment donné de l’Histoire, la civilisation dite arabo-islamique fut la civilisation. Il n’y en avait pas d’autres pour qu’on pût les comparer et les hiérarchiser. Les Lumières devaient beaucoup à l’humanisme d’expression arabe dont les hérauts furent Tawhidi et Miskawayh, entre autres. En outre, l’assertion maintes fois ressassée stipulant qu’il y a une incompatibilité irréductible entre des valeurs dites judéo-chrétiennes et celles islamiques est foncièrement impropre. Les premières promeuvent les libertés fondamentales, la démocratie et les droits de l’homme ; les secondes l’aliénation, l’obscurantisme et la barbarie, est d’une telle insanité que ce n’est pas la peine de s’y appesantir. »

La culture dite occidentale s’est enrichie de la « musulmane »
Il est temps également, poursuit l’orateur, de réaliser que le trait d’union entre judéo et chrétien est beaucoup plus récent dans l’histoire que ceux qui lient aussi bien judéo et islamique d’un côté, ou islamo et chrétien de l’autre, sur la tapisserie des siècles. La grande tradition judéo-islamique couvre bien la fresque historique sur plus d’un millénaire. Et, il est bon et judicieux que les jeunes citoyens des deux rives de la Méditerranée le sachent et qu’ils l’intègrent dans leurs schèmes mentaux. Les Français appartiennent à une aire civilisationnelle euro-méditerranéenne avec ses influences romaines et gréco-arabes. L’école en Occident ne peut plus décemment enseigner qu’il n’y a pas eu d’astronomie entre Ptolémée et Tycho Brahé. Elle ne peut plus sérieusement soutenir que la médecine s’est développée à l’école de Salerne et à Montpellier directement depuis l’œuvre hippocratique et la pratique de Galien…
C’est pour tout cela que des historiens probes et intègres tiennent à étayer l’idée que la culture dite « occidentale » s’est longtemps enrichie de la « musulmane », à supposer que ces épithètes aient un sens absolu. L’une renvoie à un concept aux contours mal définis, l’autre à une religion et aux cultures qui la sous-tendent. Le reconnaître et l’enseigner n’a pas comme seul objectif de restaurer une fierté bafouée ou de guérir une identité meurtrie. L’intérêt réside dans la présentation pédagogique de la Culture comme une sédimentation sur une roche mère avec des apports enrichissants qui viennent consolider l’ensemble.
L’Islam n’a pas redécouvert le classicisme athénien. Il en fut directement légataire. Il est héritier de l’hellénisme de par la proximité géographique et la continuité historique. Les philosophes musulmans tels Al-Kindi et al-Fârâbî furent plus que de simples transmetteurs passifs. Ils eurent un rôle déterminant dans la connaissance de toute l’œuvre majestueuse grecque. Quant au grand maître andalou Averroès, introducteur et commentateur notamment d’Aristote, il était – via ses disciples et continuateurs juifs Nissim de Marseille, Moshé Narboni et Elya Delmegido – le mentor de la pensée occidentale jusqu’à Pétrarque, voire jusqu’à Pic de la Mirandole. Que l’on fût averroïste comme le maître de Brabant Siger ou que l’on s’opposât à ses thèses comme Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, il ne laissait personne indifférent. La langue arabe était, huit siècles durant, la langue véhiculaire du savoir depuis Pampelune et Saragosse jusqu’au-delà de la Transoxiane. Les traducteurs comme Constantin l’Africain, Gundisalvi, Domingo, Pierre Alphonsi, Gérard de Crémone, Hermann le Dalmatien, Adélard de Bath, Daniel de Morlaix et Michael Scott se sont affairés pour rendre compte de sa subtilité et de sa précision. A l’exemple de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen ou de Pierre le cruel qui parlaient arabe. A l’école d’offrir l’opportunité aux citoyens quels qu’ils soient d’ouvrir leur horizon vers un univers poétique par l’apprentissage d’une langue vivante lyrique et suggestive, indépendamment des considérations confessionnelles. La maîtrise de la langue arabe – langue onusienne – est un atout pour les Européens. Il est judicieux d’expliquer que l’introduction des poètes panégyristes dans le cérémonial des cours princières en Europe s’inspirait du décorum califal. Le roi Roger II de Sicile portait le jour de son sacre un manteau orné de vers de poésie arabe dont la graphie était brodée en fil d’or. L’art lyrique nous illustre bien cette forte prégnance de la culture islamique, avec l’enlèvement au sérail composé par Mozart où le pacha Selim, magnanime, consent à restituer la fiancée à son amoureux, ou l’italienne à Alger de Rossini, sans oublier Shéhérazade de Rimski-Korsakov ni les arabesques de Debussy. Au reste, l’art pictural témoigne de l’engouement des grands peintres pour l’orientalisme romantique, les deux Eugène Delacroix et Fromentin l’ont très bien exécuté. Tout comme Jean Etienne Liotard qui peignit Marie-Adélaïde de France en costume turque, après avoir exécuté son autoportrait enturbanné. C’était la grande mode à cette époque… Les lettres persanes de Montesquieu et le Divan de Goethe viendront compléter une liste non exhaustive d’auteurs fascinés par l’Islam. Victor Hugo n’a-t-il pas écrit dans la Légende des siècles à propos de Muhammad : « O Chef des croyants ! Le monde Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut Le jour où tu naquis une étoile apparut Et trois tours du palais de Chosroês tombèrent ».

Azzedine Gaci : le dialogue inter-religieux : une nécessité.
Le docteur de l’université et recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne va apporter l’image vraie de l’islam en illustrant par des versets coraniques quelques-uns de ses concepts fondamentaux : le respect de la dignité humaine, l’égalité des êtres, la liberté de culte et enfin le respect de la diversité. « Nous vivons à une époque de diversité, de mélange et de très profonde complexité. Chaque religion a quitté l’espace géographique qui l’a vu naître et est devenu mondiale. La mobilité, les migrations, la communication et les médias ont fortement contribué à cette mondialisation des religions. Cela amène chaque religion à se poser des questions sur elle-même, à se situer par rapport aux autres religions et à s’ajuster avec d’autres religions minoritaires.
Il y a trois questions fondamentales qui se posent aujourd’hui sur ces religions :
Comment ces religions vont vivre entre elles dans le même espace national, dans le même espace européen, dans le même espace méditerranéen ?
Vont-elles contribuer à la paix et à l’entente sociale ou au contraire vont-elles alimenter des foyers d’intolérance et d’absolutisations des conflits ?
Est-ce qu’on va vers un choc des civilisations ou vers un dialogue des cultures et des religions?
C’est évidemment l’islam qui est visé par toutes ces questions. En effet, l’image de l’islam en Occident est souvent celle d’un islam qui impressionne, envahit, oppresse ou qui fait peur, plus que celle d’un islam qui persuade ou incite à la paix. C’est pourquoi, nous devons prendre très au sérieux les demandes et les critiques des autres quand elles sont fondées. Il y a des interrogations qui sont légitimes. Elles ne traduisent pas forcement des incompréhensions ou des malentendus. Au contraire, elles nous montrent parfois nos insuffisances, nos défauts et nos déviations. Concernant l’islam et le respect de la dignité humaine, avant qu’il ne soit juif, chrétien ou musulman, l’homme est d’abord et avant tout un être humain à qui Dieu a donné une dignité. Le Coran le dit clairement : « Nous avons donné une dignité à la lignée d’Adam. » Aussi, nous sommes par essence contre toutes les formes de discrimination : le racisme, l’antisémitisme ou l’islamophobie qui placent les couleurs, les appartenances ethniques, ou les nationalités au-dessus de toute autre considération.
L’islam est l’égalité des êtres et notamment l’égalité homme-femme : pour les musulmans, il y a un Dieu, Il est unique et l’unique a voulu l’unité de l’humanité : « Vous êtes tous à égalité comme les dents d’un peigne », nous dit le prophète (Psl). « Sache que tu n’es pas mieux qu’un blanc ou un noir sauf si tu le dépasses en piété. » 2 2 Mousned Ahmed (158/5) ; el Albani - Allah lui fasse miséricorde - l’a jugé bon dans Sahih el Jami’ (1505). La seule chose qui vous différencie, ce n’est pas votre couleur, ce n’est pas votre origine, c’est la nature et la qualité de votre cœur. L’évaluation morale d’un être humain ne se fait pas sur la couleur de sa peau ou ses origines. Elle ne se mesure pas à l’épaisseur de son porte-monnaie. Elle se fait sur ses qualités éthiques, sur la disposition de son cœur comme le dit le coran : « Le plus noble parmi vous est le plus pieux » (Coran) Au sujet de l’islam et de la liberté de conscience, jamais, on ne force une personne à croire.
Dans ce dialogue très riche entre participants, beaucoup d’autres sont intervenus et chacun a découvert des manières différentes de vivre sa propre foi. Je terminerai ce compte-rendu de cette rencontre à laquelle je participais que l’avenir réside dans la cohabitation respectueuses des différences et non dans l’homologation d’une pensée unique. Une belle occasion de se découvrir et de se revoir. Merci à Abdelkader Haddouche de cette belle initiative.


Serge Pautot



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