L’Algérie des pétrodollars aux agro-dollars

0
96

Il y a quelques années, en soutenant mon mémoire de licence en sciences économiques, je me demandais ce que voulait dire « pétrodollars » : est-ce une unité monétaire ou une quantification physique pour décrire les rentes pétrolières des pays exportateurs de pétrole. Au cours de ma soutenance de magister en agro-alimentaire, j’ai réfléchi au concept de « agro-dollar », qui signifie la richesse à partir des avoirs en devises provenant des recettes des exportations agricoles. Depuis des décennies, l’Algérie n’a pas cessé d’envisager l’après-pétrole pour voir d’autres ressources exportables susceptibles de nous procurer des avoirs non pétroliers. Lors des différents Conseils des ministres et des récentes rencontres avec la presse, le Président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé son intention d’aller vers l’exploration des mines aurifères, du fer, du phosphate et autres…

La ruée de la jeunesse vers l’eldorado
Mais aussi créer les conditions idoines pour la jeunesse d’aller en pionniers vers cet eldorado, afin de rendre notre Sud le grenier à blé de notre pays grâce l’irrigation par les puits artésiens de cette eau frémissante dont l’albienne regorge, créant des prairies verdoyantes couvertes de végétations pour l’élevage de la race bovine et le lait frais des camelins etc.
L’Algérie doit-elle rester indéfiniment dépendante du marché céréalier mondial (78% de blé tendre et 45% de blé dur) et laitier mondial ?
Premier consommateur de blé dur dans le monde, notre pays consomme de par le modèle de consommation quelque 200 kg de blé par an et par habitant et 134 litres en équivalent lait en moyenne par habitant et par an nous plaçant le premier consommateur de lait dans la région Maghreb.
Alors que les statistiques avancent une production nationale annuelle de lait d’un peu plus d’un milliard de litres, soit le tiers de la demande exprimée, c’est-à-dire que nous consommons 3,7 milliards de litres/an (2 milliards de lait cru, 500 millions de lait en poudre et 1,2 Milliards de lait en sachets).

Le pipe-line du lait en contrepartie du pipe-line du gaz
L’Algérie fait face à un marché laitier de poudre de lait dont une partie transformée est exportée vers l’étranger. La transformation dans les complexes laitiers de la poudre revient à plus de 2000 dollars la tonne. Tandis que la tonne de blé varie entre 227 et 229 dollars transport inclus. Ajouté à cela la consommation des huiles alimentaires qui sont de l’ordre de 400 000 tonnes environ, soit 360 millions de litres d’huiles brutes transformées par an. Quant au sucre, l’Algérie en consomme 1,1 million de tonnes dont le raffinage du sucre roux est assuré également par le groupe Cévital.
L’offre globale des fruits et légumes frais est de 9 millions de tonnes environ dont 5,5 millions de tonnes de fruits frais et 3,5 millions de légumes (production nationale) et 250 000 tonnes de fruits exotiques bananes et autres… provenant du marché international. La consommation des viandes rouges s’élève à 340 000 tonnes, la viande blanche à 240 000 tonnes et la viandes congelées quelque 40 000 tonnes (12%). Sans compter la filière avicole composée de 1950 producteurs qui approvisionnent le marché par 240 000tonnes de viandes poulets et dindes de la production locale. La population qui a atteint environ 44 millions d’habitants pourrait-elle subvenir à ses besoins alimentaires lorsque le modèle de consommation est biaisé par un gaspillage énorme ?

La sécurité et l’autosuffisance face à l’arme alimentaire
L’autosuffisance alimentaire est bien différente de la sécurité alimentaire. Car ce qui importe est de pouvoir produire de la nourriture capable de faire face à la demande, quels que soient les paramètres démographiques et les éléments du revenu national. L’aggravation extrême du problème alimentaire dans le monde et la question de l’équilibre entre la population et les ressources alimentaires sont les fondamentaux dans la recherche de l’indépendance alimentaire.
L’arme alimentaire appelée communément « le pouvoir vert » est de plus en plus brandie dans les négociations inter-Etats. La concurrence entre la bio alimentation et la bio énergie, si elle se développe, conduirait à une inflation immaîtrisable. Aujourd’hui, encore le marché mondial du grain reste dominé par les multinationales qui dirigent le négoce des céréales.
Les cinq grandes compagnies telles « Cargill », « Continental », « Nestlé », « Bunge », « Dreyfus », « André », ne sont pas cotées en bourse et ne publient pas leurs résultats financiers. Elles gèrent la distribution et la transformation du grain à l’échelle mondial. Ces géants du grain sont de véritables raffineries de céréales. Elles contrôlent tous « les pipe-line » du grain du cultivateur au consommateur.
Quant à la bourse de Chicago, celle-ci détermine les fluctuations des prix de la tonne. Les nouveaux défis seront ceux des performances à apporter au secteur de l’agriculture pour préserver notre sécurité alimentaire. Selon les estimations de l’ONS, l’Algérie connaitra le seuil des 51 millions d’habitants en 2030 et 70 millions d’habitants en 2050.
Aujourd’hui, la Surface agricole utile est de 8,5 millions d’hectares (terres cultivables) soit 19,7% de la superficie agricole totale avec une jachère de l’ordre de 37,5% de la SAU dont 10% pour l’arboriculture (oliviers, figuiers, palmiers dattiers, et arbres fruitiers) et 5% de la SAU de cultures maraîchères. La partie désertique couvre 84% de toute la superficie soit 2 millions de km2. L’urbanisation concentre plus de 72% de la population et 12 wilayas du Sud algérien avec une densité de 20hab/km2 représentent 89% de la superficie du pays pour à peine 13% de la population. Par contre, 36 wilayas du Nord avec une densité supérieure à 20 hab/km2 représentent 11% de la superficie du pays regroupant 87% de la population, selon les données de l’ONS. On a toujours constaté que l’économie algérienne est tributaire de la rente pétrolière et gazière qui détermine à ce jour l’architecture des lois des finances reposant sur les fluctuations du prix du baril.

L’après-pétrole, mirage ou réalité ?
Il faut signaler que malgré les efforts de l’Etat, les exportations des hydrocarbures représentent 96% de nos recettes en devises qui impactent, selon le prix du baril, toute notre politique sociale et économique. En 2019, le FMI avait prévu un PIB de 200 milliards de dollars alors que le taux de croissance était de 2,7%. Le dollar s’échangeait autour de 117 DA et l’Euro 138 DA. Le dinar a chuté tant en dollar qu’en euro. Cette dépréciation s’est encore accrue en cette crise de la Covid-19. Sur le marché parallèle, la dépréciation est encore plus forte. L’Etat continue d’apporter son soutien à travers les transferts sociaux budgétisés qui ont atteint 1772,5 milliards de dinars, soit plus de 22,8% du budget de l’Etat en 2019 qui est de 8560 milliards de dinars.

Les réserves de change et la valeur du dinar
Les réserves de change du pays telles annoncées par le Gouverneur de la Banque et ministre des Finances se situent autour de 62 milliards de dollars en ce mi-juillet 2020 et confirmées par le président de la République lors de sa rencontre avec la presse. Elles seront au voisinage de 51 milliards de dollars d’ici la fin de décembre 2020. A moins d’une remontée fulgurante du baril où les réserves connaîtront une progression. Il faut noter qu’un montant d’environ 66 milliards de dinars a été consacré à la lutte contre la pandémie de la Covid-19..
La vache locale reste tributaire des ressources fourragères naturelles disponibles que nous importons. Le rendement par vache ou l’élevage traditionnel bovin, ovin, caprin sans une couverture sanitaire et sans aliments de bétail adéquats ne peut satisfaire les besoins de la population. Cette défaillance est due notamment au déficit chronique de la balance commerciale par suite de la hausse considérable de la surfacturation des importations et d’une faible contribution des exportations hors hydrocarbures. Ceci a grandement affecté les équilibres.

Développer les zones d’ombre
D’abord comment éradiquer le phénomène de la surfacturation à l’importation pour pouvoir assurer l’équilibre de la balance des paiements ? Pour nous assurer de l’autosuffisance et de la sécurité alimentaires, il faut développer les territoires ruraux où émergent encore des zones d’ombre, source de précarisation et de sous-développement.
Il faut aller au plus vite à l’initiative privée créatrice de richesse et d’emploi par l’encouragement d’une nouvelle génération de producteurs par l’offre de crédits, de contrôle et de suivi conséquent de l’Etat jusqu’à la maturation et à la mise en marche des projets de la jeunesse. Ce qui nous ramène à un nouveau système de financement agricole au bénéfice des jeunes dans la mise sur pied des petites et moyennes exploitations soutenues par un dispositif d’assurance et de risques. Il faut envisager des grands projets en partenariat avec des IDE dans le Sud et les Hauts plateaux y compris dans le raffinage. Sans le développement des capacités de chambres froides pour le stockage et les centres de conditionnement, tous les produits céréaliers, agrumes et les maraîchers risquent de pourrir. D’où la valorisation et la réhabilitation des périmètres agricoles et les systèmes oasiens traditionnels ainsi que l’élevage du camelin.
Quant aux régions montagnardes, l’extension de l’arboriculture fruitière et la culture du miel génèrent de nouveaux emplois pour les jeunes. La pêche et les ressources halieutiques sont le parent pauvre de notre économie agro-industrielle surtout que nous possédons 1200 km de côtes et le poisson « noble » meurt de vieillesse sans que le citoyen n’en profite et parfois vendu en haute mer laissant la sardine au pauvre à 600 DA le kg.

Vers un plan de relance économique rationnel
L’année 2020 impactée par la pandémie a connu des difficultés propres à tous les pays du Nord et du Sud. La décision prise par le président de la République d’anticiper, grâce à un effort de maitrise de nos finances en réserves de change et en épargne par les dividendes tirés de nos avoirs pétroliers, un plan de relance économique pour faire face à des crises systémiques monétaires et financières est salutaire. Les exportations limitées aux exportations représentent un prix de 50 dollars le baril (hypothèse haute) soit 33 milliards de dollars/an alors que les importations sont de l’ordre de 45Milliards de dollars/an.
Ceci a engendré un déficit de 12 milliards de dollars très maîtrisable. S’il y a effondrement des cours du brut, nous risquons d’aller piocher dans les réserves de change. Il faut se rappeler qu’en 2013 le montant des réserves de change était de 194 Milliards de dollars. En six ans, soit en fin 2019, ces réserves ont régressé pour atteindre 72 Milliards de dollars et s’arrêter à 62 milliards de dollars selon le ministre des finances Aymen Benabderahmane.
En l’espace de six ans, 137 milliards de dollars se sont évaporés. C’est en ce sens que le Président de la République a instruit ses ministres pour préparer un plan de relance socio-économique vers la mi-août de l’année en cours.
Ce programme sera soutenu par des mesures rationnelles par l’exploitation optimale et transparentes de toutes nos richesses naturelles. Il faut réduire notre train de vie en supprimant toutes les dépenses inutiles.
Ce plan de relance qui sera la feuille de route une fois adopté, doit préserver le caractère social de l’Etat et le pouvoir d’achat du citoyen dans l’esprit de Novembre et d’une gouvernance économique saine. La stratégie qui sera élaborée doit tenir compte de notre réalité sociale et financière. Elle ne peut être efficiente et pérenne si elle n’est pas soutenue par une politique de gestion de la ressource humaine et des compétences qui auront la charge de l’appliquer, de la contrôler et de l’évaluer.

(*) Dr Boudjemâa HAICHOUR,
Chercheur-Universitaire, docteur d’Etat en Sciences économiques

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici